À Harare, les obsèques d’un homme d’affaires connu pour ses cadeaux spectaculaires ont donné à voir deux réalités qui coexistent au Zimbabwe : une richesse très visible, proche des cercles du pouvoir, et une reprise économique dont les bénéfices restent inégalement ressentis. La mort de Wicknell Chivayo ne clôt pas les questions sur ses affaires. Elle les rend plus difficiles à éluder.
Un accident meurtrier, puis des obsèques très suivies
Wicknell Chivayo et son épouse, Lucy Muteke, ont été inhumés le jeudi 8 octobre au mémorial de Glen Forest, à Harare, huit jours après le crash de leur hélicoptère près de Marondera, à l’est de la capitale. La télévision publique zimbabwéenne et le quotidien national The Herald ont confirmé la date et le lieu des funérailles. La cérémonie a rassemblé proches, responsables politiques, figures du monde des affaires et membres du public.
Le nombre de victimes a varié dans les premières heures. Les autorités ont d’abord évoqué six personnes à bord. La police a ensuite indiqué que cinq personnes étaient mortes : Chivayo, son épouse, une aide et les deux pilotes. Ce bilan révisé a été rapporté par l’Associated Press. La cause du crash n’était pas établie dans les informations consultées ; elle ne doit donc pas être déduite des circonstances de l’accident.
Âgé de 43 ans selon les premiers comptes rendus, Chivayo s’était imposé comme une personnalité familière au Zimbabwe sous le surnom de « Sir Wicknell ». Il publiait sur les réseaux sociaux des dons de voitures haut de gamme et d’importantes sommes d’argent à des artistes, des responsables religieux, des sportifs et des proches. Quelques heures avant le crash, il avait annoncé des cadeaux destinés à deux avocats qui l’avaient soutenu. Le montant rapporté ensuite par AP diffère de celui figurant dans certains récits initiaux ; mieux vaut ne pas le présenter comme un chiffre incontestable.
Des contrats publics sous le regard de l’opinion
La générosité mise en scène en ligne n’était qu’une partie de son image. Ses relations avec le président Emmerson Mnangagwa et le parti au pouvoir, la Zanu-PF, ainsi que ses activités d’entrepreneur, suscitaient des interrogations sur l’accès aux marchés publics et l’origine de sa fortune. Ces interrogations ne constituent pas, à elles seules, la preuve d’une infraction. AP rapporte que certaines controverses liées à ses contrats ont donné lieu à des allégations, contestées ou rejetées dans des procédures et enquêtes.
Sa société, Intratrek Zimbabwe, a notamment été associée au projet solaire de Gwanda, dans le sud du pays. Le contrat, attribué en 2015, portait sur une centrale prévue de 100 mégawatts. Un rapport de Transparency International Zimbabwe retrace les retards et les controverses entourant le marché. La Cour suprême zimbabwéenne a, pour sa part, rendu en 2023 une décision dans un litige opposant Zimbabwe Power Company à Intratrek. Ce dossier illustre l’enjeu concret : les marchés énergétiques mobilisent des fonds publics et conditionnent la production d’électricité, essentielle aux ménages comme aux entreprises.
La question n’est donc pas seulement celle du train de vie d’un individu. Elle concerne la transparence des appels d’offres, le suivi des projets et la capacité des institutions à expliquer comment sont attribués les contrats. Pour les entreprises qui travaillent dans les règles, l’accès équitable aux marchés compte. Pour les habitants, les retards d’infrastructures peuvent se traduire par des services moins fiables et des possibilités d’emploi limitées.
Une reprise économique qui ne profite pas à tous de la même manière
Le Zimbabwe sort d’années de forte instabilité économique. Agriculture et mines soutiennent une reprise récente, mais les chiffres de croissance ne disent pas, à eux seuls, comment les revenus et les emplois se répartissent. La Banque mondiale estime que le produit intérieur brut a progressé de 8,3 % en 2025, après une année affectée par la sécheresse et une production agricole plus faible. Elle souligne aussi que la reprise reste exposée aux risques économiques et climatiques.
Les écarts se lisent différemment selon les lieux et les activités. Les grandes fortunes liées aux marchés publics, aux mines ou aux réseaux politiques sont particulièrement visibles à Harare. À l’inverse, les revenus des petits producteurs ruraux dépendent davantage des pluies et des récoltes. Dans les villes, une croissance qui ne crée pas assez d’emplois formels peut laisser de nombreux travailleurs dépendre d’activités informelles. Le contraste entre dons privés très médiatisés et difficultés ordinaires alimente ainsi un débat sur la justice économique, sans que le parcours d’un seul homme résume à lui seul la société zimbabwéenne.
La cérémonie a aussi suscité des réactions divergentes. Certains ont salué les aides et les dons de Chivayo ; d’autres ont rappelé les controverses liées à ses affaires et à sa proximité avec les dirigeants. Ces prises de position témoignent d’un débat public, mais ne remplacent ni une enquête indépendante ni les décisions de justice. Respecter le deuil des familles et examiner les questions d’intérêt public sont deux démarches distinctes.
Au-delà du Zimbabwe, la question des règles communes
Le dossier résonne dans une région où les besoins en énergie, les investissements transfrontaliers et la commande publique dépassent souvent les frontières nationales. Le Zimbabwe est membre de la Communauté de développement de l’Afrique australe, la SADC, qui réunit 16 États pour renforcer la coopération économique et le développement. Les projets énergétiques y sont stratégiques : leur crédibilité dépend aussi de contrats transparents, de délais vérifiables et d’une responsabilité clairement établie.
Pour Harare, les suites à surveiller sont concrètes : les conclusions de l’enquête sur le crash, la situation juridique des projets associés à Intratrek et la publication d’informations permettant de suivre les marchés publics. La disparition de Chivayo ne répond pas à ces questions. Elle rappelle plutôt qu’une économie ne se juge pas seulement à la croissance ou aux gestes de bienfaisance, mais aussi à la manière dont les ressources et les occasions sont attribuées.