Fabriquer une tourelle sur son territoire ne signifie pas nécessairement maîtriser la technologie qui la fait fonctionner. Au Maroc comme en Algérie, les nouvelles usines de défense affichent une ambition de production locale, mais leurs choix de partenaires et de contrôle industriel diffèrent nettement.

Deux trajectoires dans un voisinage sous tension

Le Maroc et l’Algérie, voisins du Maghreb, sont depuis longtemps en rivalité stratégique. Cette tension pèse sur leurs achats d’armements et sur leurs décisions industrielles. Elle ne résume toutefois pas à elle seule les choix économiques de Rabat et d’Alger.

La coopération du Maroc avec Israël a pris une nouvelle dimension après le rétablissement de leurs relations diplomatiques en décembre 2020. Un accord de coopération militaire a suivi en 2021. En Algérie, le ministère de la Défense supervise depuis plusieurs années des partenariats industriels où des entreprises publiques occupent une place centrale.

Les deux pays cherchent ainsi à produire davantage sur place. Mais « production locale » peut désigner des réalités différentes : assemblage, fabrication de pièces, transfert de compétences ou maîtrise de la conception. La part de valeur réellement produite dans le pays reste donc un indicateur essentiel.

Au Maroc, une filière construite avec des partenaires étrangers

À partir de mars 2027, Moroccan Military Industry (MMI) prévoit de livrer des tourelles téléopérées de 30 millimètres à l’armée marocaine. Elles doivent équiper des blindés 8×8 WhAP assemblés à Berrechid, près de Casablanca, par Tata Advanced Systems, groupe indien. Le calendrier a été annoncé par le directeur général de MMI en marge du Marrakech Air Show.

MMI dispose d’un site de systèmes d’armes dans la zone industrielle Midparc, près de l’aéroport Mohammed-V. L’entreprise doit également fournir les munitions associées. Des informations publiées dans la presse spécialisée relient étroitement son activité aux technologies du groupe israélien Elbit Systems. MMI se présente, de son côté, comme une entreprise marocaine. Son dirigeant affirme que 99 % de ses salariés sont marocains, ingénieurs compris. Cette proportion concerne les effectifs, pas nécessairement l’origine des capitaux, des composants ou de la propriété intellectuelle.

Un second site est en préparation à Sidi Yahya, au nord de Rabat, pour produire des munitions de moyen et gros calibre. Les détails de sa capacité et de son calendrier n’ont pas tous été rendus publics. De même, MMI évoque un projet d’exportation vers un pays européen membre de l’OTAN, sans nommer le client ni préciser les volumes. Une annonce commerciale ne constitue pas encore un contrat confirmé.

La présence d’Elbit s’inscrit dans une coopération de défense plus large. Le groupe a obtenu des contrats portant notamment sur des systèmes d’artillerie et des lance-roquettes, d’après les éléments rapportés dans la presse. Pour toute vente à un pays tiers d’équipements dépendant de technologies israéliennes, les autorisations d’exportation et les droits liés à ces technologies peuvent aussi compter. Produire localement ne signifie donc pas automatiquement décider seul de la destination des matériels.

En Algérie, l’État garde la main sur les partenariats

L’Algérie a développé une autre formule : associer des partenaires étrangers à des structures contrôlées par l’État. À Tiaret, l’Établissement de développement de l’industrie de véhicules (EDIV), lié au ministère de la Défense nationale, participe à la fabrication de véhicules Mercedes-Benz avec des partenaires algériens, émiratis et allemands.

Le ministère algérien de la Défense indique que des véhicules produits à Tiaret sont livrés à ses services, à la police, à des administrations, ainsi qu’à des entreprises publiques et privées. En mars 2023, il a annoncé la livraison de 454 véhicules de production nationale. Ces débouchés civils et institutionnels peuvent soutenir une activité industrielle plus régulière que les seules commandes militaires.

La coopération avec l’allemand Rheinmetall autour des blindés Fuchs 2 illustre aussi le recours à un partenaire technologique étranger. Les informations disponibles décrivent une structure où l’EDIV détient une part majoritaire. Cela donne à l’État algérien un poids important dans la gouvernance de l’entreprise, sans pour autant établir que chaque composant ou chaque technologie est algérien.

Le modèle algérien privilégie donc le contrôle public du capital et des débouchés. Il ne garantit pas, à lui seul, une autonomie industrielle complète : un véhicule fabriqué localement peut encore dépendre de moteurs, de composants ou de savoir-faire importés. La question centrale est celle de la profondeur du transfert technologique et de la capacité à entretenir, adapter ou faire évoluer les équipements.

Des importations qui restent déterminantes

Les données du Stockholm International Peace Research Institute (SIPRI), institut indépendant qui suit les transferts d’armes, rappellent l’écart entre ambitions industrielles et achats extérieurs. Sur la période 2021-2025, les importations marocaines d’armes majeures ont progressé de 12 % par rapport à 2016-2020. Le Maroc est devenu le premier importateur d’armes du continent selon cet indicateur. Les importations algériennes recensées ont diminué de 78 %.

Ces chiffres mesurent le volume des transferts d’armes majeures, pas les budgets militaires ni l’ensemble des équipements produits dans chaque pays. Le SIPRI précise aussi que les achats algériens sont souvent difficiles à documenter et que des informations non vérifiées pourraient conduire à sous-estimer les transferts vers l’Algérie. La baisse enregistrée ne suffit donc pas à conclure à un recul équivalent des capacités militaires.

Pour les autorités, les usines peuvent contribuer à sécuriser l’approvisionnement et à créer des compétences. Pour les salariés, elles représentent des emplois industriels qualifiés, mais leur portée dépend de la formation et de la place accordée aux fournisseurs locaux. Pour les populations, l’enjeu est aussi budgétaire : les dépenses de défense entrent en concurrence avec d’autres priorités publiques, tandis que leur effet économique dépend de la part des achats et des salaires qui reste dans le pays.

Le test sera celui de la maîtrise et des débouchés

Le contraste entre Rabat et Alger ne se réduit pas à une opposition entre industrie privée et industrie publique. Le Maroc mise sur des partenariats internationaux et une intégration progressive dans des chaînes de production. L’Algérie met davantage en avant la propriété publique et le contrôle national des entreprises. Dans les deux cas, les technologies étrangères restent importantes.

Les prochaines années permettront de mesurer la portée concrète de ces stratégies : les tourelles marocaines seront-elles livrées au calendrier annoncé ? Les projets d’exportation seront-ils confirmés ? Quelle part des composants, de la maintenance et de l’ingénierie sera réellement assurée dans chaque pays ? Ce sont ces résultats, davantage que les annonces d’usines, qui diront si la production locale réduit durablement la dépendance aux fournisseurs extérieurs.

Les données du SIPRI sur les transferts d’armes en 2021-2025 | Les informations du ministère algérien de la Défense sur ses établissements industriels