Produire davantage de fruits pour les marchés marocain et étranger peut soutenir les revenus agricoles et les recettes d’exportation. Mais dans le Gharb, où l’eau conditionne déjà les choix de culture, chaque nouvel investissement pose aussi une question concrète : comment partager durablement cette ressource entre exploitations, habitants et autres activités ?

Cette tension accompagne la diversification des vergers marocains. Les fruits rouges, les agrumes et les avocats trouvent des débouchés à l’international, notamment en Europe. La proximité géographique et les infrastructures de transport facilitent l’acheminement de produits périssables. Toutefois, l’intérêt commercial ne suffit pas à déterminer la viabilité d’une exploitation : l’accès à l’eau, l’emploi local et la place réservée au marché intérieur comptent aussi.

Un nouvel investissement dans le Gharb

Le 6 octobre 2026, le groupe émirati Elite Agro Holding a annoncé un protocole d’accord avec l’Autorité arabe pour l’investissement et le développement agricoles (AAAID). L’accord prévoit la création et le développement d’une exploitation d’environ 400 hectares à Sidi Yahya, dans la région du Gharb.

L’investissement annoncé s’élève à 140 millions de dirhams des Émirats arabes unis, soit environ 38 millions de dollars. Il s’agit de dirhams émiratis, et non de la monnaie marocaine. Le projet prévoit notamment des myrtilles, des mandarines et des avocats. Sa production doit approvisionner des marchés nationaux et internationaux. À ce stade, l’annonce porte sur un accord de développement : elle ne donne pas de calendrier détaillé de mise en production.

La nouvelle ferme s’inscrit dans une implantation déjà étendue. En juin 2026, Elite Harvest Maroc, filiale du groupe, avait inauguré un site de 200 hectares consacré aux myrtilles et aux framboises à Kénitra. Les comptes rendus de cette inauguration font état de sept fermes dans le pays et d’investissements cumulés dépassant 500 millions de dirhams émiratis. Ces éléments décrivent les déclarations du groupe relayées à l’époque par la presse spécialisée.

Des exportations importantes, des retombées à préciser

Les fruits occupent une place significative dans le commerce extérieur marocain. Selon le rapport 2024 de l’Office des Changes, les ventes de fraises et de framboises ont fortement progressé cette année-là, de même que celles des fruits frais ou secs, congelés ou en saumure. Le rapport officiel permet de suivre ces catégories, mais les chiffres agrégés ne disent pas à eux seuls quelle part des recettes revient aux producteurs, aux salariés ou aux opérateurs de conditionnement.

Cette distinction compte. Une exploitation tournée vers l’export peut créer des emplois saisonniers et mobiliser des transporteurs, des stations de tri et des fournisseurs locaux. Elle peut aussi dépendre de marchés extérieurs, de normes commerciales et de chaînes logistiques sur lesquelles les petites exploitations ont moins de prise. L’effet réel pour les communes du Gharb dépendra donc des emplois créés, de leurs conditions, des achats effectués localement et de l’accès des producteurs marocains aux débouchés.

Le projet annoncé ne concerne d’ailleurs pas uniquement les baies, spécialité mise en avant lors de l’inauguration à Kénitra. Le portefeuille agricole du groupe au Maroc comprend, selon les informations communiquées lors de ses précédentes annonces, plusieurs autres fruits. Mandarines et avocats à Sidi Yahya élargiraient ainsi la gamme cultivée. Cette diversification peut répartir les risques commerciaux, mais elle ne garantit pas une moindre pression sur les ressources naturelles : tout dépend des surfaces, des pratiques et des conditions d’irrigation.

L’eau, critère décisif pour le projet

La disponibilité de l’eau reste un enjeu structurel pour l’agriculture marocaine, malgré l’amélioration des réserves signalée en 2026. Une hausse ponctuelle du remplissage des barrages ne met pas fin aux tensions sur les nappes et aux arbitrages entre usages. La reprise de l’irrigation dans certains périmètres, rapportée cette année par la presse marocaine, ne signifie donc pas que la contrainte hydrique a disparu.

À Sidi Yahya et dans le Gharb, la question est particulièrement concrète pour les cultures d’avocats. Des producteurs de la région ont évoqué les effets du climat et de la disponibilité de l’eau sur leurs vergers. Les besoins varient selon les sols, les techniques et les conditions météorologiques : on ne peut donc déduire la consommation du futur site à partir de la seule liste des cultures annoncées. Le protocole rendu public ne précise pas la source d’approvisionnement, les volumes prévus ni les mesures de suivi.

Ces informations seront essentielles pour apprécier les conséquences du projet. Le goutte-à-goutte peut améliorer la précision de l’irrigation, mais il ne répond pas, à lui seul, à la question du volume total prélevé. Les habitants, les agriculteurs de proximité et les autorités locales ont des intérêts distincts dans la gestion de la ressource. Les données sur les prélèvements, leur origine et leur évolution permettraient de mesurer les arbitrages effectivement retenus.

Un enjeu marocain, des débouchés régionaux et mondiaux

Pour le Maroc, l’expansion des exportations agricoles s’inscrit dans une stratégie de valorisation des filières et de diversification des ventes extérieures. À l’échelle nord-africaine, les échanges agricoles se déploient dans un cadre régional marqué par l’Union du Maghreb arabe, dont l’intégration économique reste limitée. En pratique, les débouchés européens pèsent fortement dans l’organisation logistique des fruits destinés à l’export.

La portée du projet se mesurera donc sur plusieurs plans : production commercialisée, emplois durables, revenus pour les acteurs locaux et pression exercée sur l’eau. L’annonce constitue une étape d’investissement, non la preuve que ces objectifs seront tous atteints. Le calendrier de réalisation, les modalités d’irrigation et la répartition entre ventes nationales et exportations restent à préciser. C’est sur ces éléments que pourra être évalué l’équilibre entre recettes agricoles et ressources disponibles dans le Gharb.