Quand une famille prépare un mariage, les gestes et les formules de politesse peuvent préserver les apparences. Dans la nouvelle pièce de Kenza Berrada, ils ne suffisent plus à contenir un secret qui bouleverse tout le foyer.
Une histoire familiale sous le vernis des convenances
Présenté au Théâtre de Gennevilliers du 7 au 11 octobre 2026, dans le cadre du Festival d’Automne à Paris, Paradis Plage (une vie comme dans du miel) prend pour décor une famille bourgeoise marocaine. La création avait auparavant été présentée au Théâtre national de Strasbourg, du 22 septembre au 2 octobre. Ces dates sont confirmées par la programmation du théâtre et par une critique publiée après la première. La programmation de la pièce au Théâtre de Gennevilliers et un entretien avec Kenza Berrada sur la création en précisent le parcours.
L’histoire commence avec le retour de Benti au Maroc pour son mariage. Elle refuse que son frère aîné assiste à la cérémonie. Peu à peu, la raison de ce refus apparaît : enfant, elle a subi des violences sexuelles incestueuses. La pièce explore aussi le silence des proches et les codes du swab, un art du savoir-vivre qui règle les manières, les paroles et l’accueil dans le milieu représenté.
Le titre joue sur le contraste. « Une vie comme dans du miel » évoque une douceur de façade, tandis que Paradis Plage renvoie à un lieu réel, au sud d’Agadir, associé par l’autrice au souvenir de l’enfance. Kenza Berrada explique vouloir interroger les secrets familiaux sans caricaturer le milieu bourgeois marocain qu’elle met en scène. Dans un entretien, elle revient sur le swab et les non-dits familiaux.
Le cabaret comme chœur et contrepoint
Pour porter cette histoire, Berrada réunit le Kabareh Cheikhats, collectif d’artistes de Casablanca. Les interprètes jouent des personnages féminins comme masculins, tout en mobilisant chant, musique, danse et jeu théâtral. Leur pratique du travestissement scénique fait partie de la forme du spectacle : elle ne sert pas seulement à illustrer les rôles, mais crée une distance avec un récit douloureux.
La musique donne une autre circulation à la parole. La pièce fait se rencontrer des chants associés aux cheikhates, notamment l’aïta — littéralement, le « cri » — et une création sonore contemporaine. La parole se fragmente, les voix se relaient. Le plateau met ainsi en tension la cérémonie du mariage, les obligations familiales et ce qui ne peut plus rester tu.
Ce choix s’inscrit dans la continuité du premier spectacle de Berrada, Boujloud (l’homme aux peaux), qui abordait déjà les violences sexuelles subies dans l’enfance. Mais la forme change : au lieu de porter seule plusieurs voix, l’artiste construit ici un ensemble. Dans un entretien, elle dit vouloir que cette parole soit portée « par les autres, pas seulement par les victimes ». Cette orientation artistique ne transforme pas le théâtre en enquête ni en dispositif judiciaire. Elle ouvre un espace où le silence et ses effets deviennent visibles.
Une création située, sans réduire le Maroc à son sujet
Le récit se déroule dans un milieu précis. Il ne prétend pas résumer la société marocaine, diverse selon les régions, les classes sociales et les trajectoires. Ce cadre compte justement parce que les règles de bienséance, la réputation familiale et la cérémonie du mariage organisent les relations entre les personnages. Les mettre en scène permet d’observer comment la protection des apparences peut entrer en conflit avec la parole d’une victime.
La trajectoire de l’autrice relie également le Maroc et la France. Née et élevée au Maroc jusqu’à 17 ans, Kenza Berrada travaille dans les deux langues de la pièce, le darija — l’arabe marocain parlé — et le français. À Gennevilliers, le spectacle est surtitré en français et annoncé à partir de 15 ans, avec un avertissement sur l’inceste et les violences sexuelles. Il s’inscrit aussi dans la Saison Méditerranée 2026, cadre de coopération culturelle entre les rives méditerranéennes.
À l’échelle régionale, la pièce rappelle que la création marocaine contemporaine circule par ses propres artistes, ses collectifs et ses références, tout en dialoguant avec des scènes internationales. Casablanca n’est pas ici un simple décor : les artistes du Kabareh Cheikhats y vivent et apportent au spectacle leur pratique scénique. Cette présence déplace le regard souvent porté sur la culture marocaine depuis l’extérieur, en laissant des artistes marocains façonner la représentation de leur société.
Ce que la scène peut dire — et ce qu’elle ne remplace pas
Le spectacle ne présente pas l’art comme une solution aux violences. Berrada distingue la transformation artistique des responsabilités concrètes des familles, de la justice et des institutions. Cette limite est importante : rendre audible une expérience peut contribuer à rompre l’isolement, mais ne se substitue ni à la protection de l’enfance ni à l’accompagnement des personnes concernées.
La pièce est présentée à Gennevilliers jusqu’au 11 octobre 2026, après sa création à Strasbourg. Sa tournée et sa réception au Maroc restent des éléments à suivre pour mesurer la manière dont cette œuvre circule auprès de publics différents. Son enjeu dépasse toutefois la seule diffusion : faire entendre, par un chœur de voix et de corps, ce qu’une famille voudrait maintenir derrière le rituel et les bonnes manières.