À Edaga Hamus, une ville du Tigré située sur l’axe entre la frontière érythréenne et Mekele, des images diffusées le 7 octobre 2026 relancent une question lourde : des soldats érythréens sont-ils entrés en Éthiopie pendant la reprise des combats ? Plusieurs indices visuels et témoignages l’étayent, mais la présence et l’ampleur du déploiement ne sont pas établies indépendamment sur tous les points.
Une reprise des combats sur fond de paix fragilisée
Le Tigré sort à peine d’une guerre dévastatrice. L’accord de Pretoria, signé le 2 novembre 2022 entre le gouvernement fédéral éthiopien et le Front de libération du peuple du Tigré (FLPT), a mis fin aux grandes opérations de la guerre de 2020-2022. Il n’a toutefois pas réglé toutes les tensions politiques et territoriales.
De nouveaux affrontements ont éclaté le 23 septembre 2026 entre les forces fédérales et une alliance de groupes armés comprenant le FLPT. L’Union africaine et l’Autorité intergouvernementale pour le développement (IGAD), organisation régionale d’Afrique de l’Est, ont appelé à la désescalade et rappelé l’importance de l’accord de Pretoria. L’IGAD le présente toujours comme le cadre convenu pour traiter les questions en suspens.
La situation se tend aussi entre Addis-Abeba et Asmara. L’Éthiopie accuse l’Érythrée de soutenir ses adversaires au Tigré ; le gouvernement érythréen rejette cette accusation. Les deux pays ont rompu leurs relations diplomatiques le 1er octobre, selon l’Agence France-Presse. En arrière-plan, Addis-Abeba revendique un accès à la mer Rouge, tandis qu’Asmara redoute que cette ambition ne menace sa souveraineté.
Ce que montrent les images, et ce qu’elles ne prouvent pas
Des vidéos et photographies partagées sur les réseaux sociaux montrent des hommes en uniforme et plusieurs camions à Edaga Hamus. La géolocalisation rapportée par une enquête de vérification situe les scènes autour d’un rond-point reconnaissable de la ville, à plus de 50 kilomètres de la frontière avec l’Érythrée. Certaines images laisseraient également distinguer des plaques correspondant au format érythréen. Ces éléments soutiennent l’identification du lieu et des véhicules, mais ne suffisent pas, à eux seuls, à déterminer la chaîne de commandement ni la mission des hommes.
Des témoins cités par l’Agence de presse africaine (APA) ont également rapporté avoir vu des soldats érythréens près d’Idaga Hamus, au sud d’Adigrat. L’Associated Press rapporte, de son côté, qu’un commandant allié au gouvernement éthiopien affirme que des personnels érythréens sont entrés à Adigrat puis à Idaga Hamus. L’agence précise ne pas avoir pu vérifier indépendamment ces deux récits. Elle cite aussi le groupe de veille ACLED, selon lequel des troupes auraient franchi la frontière à Zelambessa avant d’être visées par une frappe de drone attribuée à l’armée éthiopienne. Ce dernier élément reste donc attribué à ACLED, et non confirmé par l’AP.
La distinction compte : les images peuvent apporter des indices matériels, tandis que les récits sur les itinéraires, les effectifs ou les frappes reposent sur des témoignages et des sources de veille. À ce stade, les informations consultées ne permettent pas d’établir l’ampleur exacte de la présence érythréenne, ni de confirmer toutes les étapes décrites. De même, les accusations des deux gouvernements doivent rester attribuées : Addis-Abeba parle d’un appui aux rebelles ; Asmara dénonce une justification avancée par le gouvernement éthiopien.
Un précédent qui alourdit les soupçons
L’Érythrée avait combattu aux côtés du gouvernement éthiopien pendant la guerre du Tigré de 2020 à 2022. Sa présence avait alors été signalée dans la région, et les parties au conflit ont été accusées d’exactions contre les civils. Le souvenir de cette période nourrit aujourd’hui les craintes locales, mais ne permet pas de déduire automatiquement le rôle actuel des troupes visibles.
Le gouvernement éthiopien a appelé les forces érythréennes qu’il dit présentes au Tigré à quitter le territoire. Asmara conteste le cadrage d’Addis-Abeba. Les images publiées ne tranchent donc pas le différend politique dans son ensemble ; elles donnent cependant davantage de consistance aux informations faisant état de mouvements militaires près de la frontière et dans le nord du Tigré.
Les conséquences dépassent le front tigréen
Pour les habitants, le risque immédiat est une nouvelle dégradation de la sécurité, des déplacements et des échanges. Les combats peuvent aussi perturber les marchés et l’accès aux services, alors que le retour à une vie civile régulière reste lié à la mise en œuvre de l’accord de Pretoria. Les conséquences ne seront pas uniformes : elles dépendront des zones touchées, des routes ouvertes et de la capacité des autorités à maintenir les services dans les villes comme dans les districts ruraux.
Pour les dirigeants éthiopiens et érythréens, l’enjeu est aussi stratégique. Le contentieux sur l’accès éthiopien à la mer Rouge se superpose aux affrontements tigréens et à la rupture diplomatique. Une confrontation directe entre les deux États élargirait considérablement la crise dans la Corne de l’Afrique. À l’inverse, le maintien de canaux de médiation régionaux pourrait limiter l’escalade, sans régler à lui seul les désaccords de fond.
La prochaine étape sera de vérifier si les mouvements rapportés se poursuivent et si les autorités fournissent des éléments indépendamment contrôlables. L’Union africaine et l’IGAD disposent d’un cadre politique pour soutenir la désescalade, mais l’accord de Pretoria dépend d’abord des décisions des parties éthiopiennes. Pour l’heure, les images d’Edaga Hamus renforcent les inquiétudes ; elles ne constituent pas une preuve complète de tous les scénarios évoqués autour du conflit.