Sur un sol où la roche bloque les racines à quelques dizaines de centimètres, planter un arbre ne suffit pas. Au Burkina Faso, des équipes expérimentent depuis plusieurs décennies une réponse exigeante en travail : ouvrir la cuirasse latéritique pour que les jeunes plants puissent puiser l’humidité plus profondément.

Dans le Plateau-Central, retenir l’eau et préparer le sol

La méthode s’inscrit dans une démarche plus large d’aménagement rural portée par Terre Verte et des associations villageoises. Depuis 1989, l’ONG accompagne la création de périmètres bocagers, appelés « wégoubri » en mooré. Haies vives, parcelles cultivées, espaces communs, diguettes et mares y organisent le paysage afin de retenir les pluies et de limiter le ruissellement.

Le premier grand périmètre, à Tankouri, près du village de Guiè dans la région du Plateau-Central, a été aménagé à partir de 1998 sur 100 hectares. Le modèle a ensuite été repris par d’autres fermes pilotes, notamment à Filly, Goèma, Barga et Tougo. Ce travail local s’insère aussi dans les efforts ouest-africains en faveur de l’agroécologie, notamment le Programme Agroécologie de la CEDEAO, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest.

Dans certaines zones, toutefois, la cuirasse latéritique forme une barrière que les racines ne franchissent pas facilement. Un arbre peut profiter de l’eau disponible en surface pendant l’hivernage, puis manquer d’humidité lorsque la longue saison sèche s’installe. Terre Verte explique que des plants protégés du bétail ont ainsi végété ou dépéri malgré des plantations soigneusement menées.

Un chantier manuel, ajusté à chaque terrain

Le puits racinaire vise à franchir cette couche rocheuse. Le chantier se déroule généralement en saison sèche, de novembre au début du mois de mai. Les équipes tracent un cercle d’environ 90 centimètres de diamètre, puis creusent jusqu’à traverser la cuirasse et poursuivre dans le sol meuble qui se trouve dessous.

La fiche technique de Terre Verte indique que l’ouvrage est généralement jugé inutile si la latérite n’apparaît qu’au-delà de 80 à 100 centimètres. Lorsqu’elle est présente plus près de la surface, son épaisseur peut varier de 1 à 4 mètres selon les sites. Deux personnes se relaient : l’une attaque la roche à la pioche et à la barre à mine, l’autre remonte les déblais. Le travail peut prendre une journée ou durer jusqu’à une semaine.

La mécanisation n’a pas réglé la question du coût. L’organisation dit avoir essayé le marteau-piqueur, avant d’y renoncer parce que la dépense devenait trop élevée. Les matériaux extraits sont mélangés, puis remis dans le trou. Après les premières pluies, le remblai se tasse ; il est complété avec les déblais restants et du compost. Des aménagements en demi-lune dirigent ensuite l’eau de ruissellement vers le plant, mis en terre au début de l’hivernage.

Le principe peut aussi s’appliquer aux haies des périmètres bocagers. Lorsque leur tracé traverse un terrain fortement latéritique, les équipes ouvrent une tranchée racinaire. Ces travaux montrent que la technique ne se réduit pas à la plantation : elle demande du temps, une main-d’œuvre formée et une adaptation à la profondeur et à la dureté du sol.

Des résultats prometteurs, mais encore à mesurer

Terre Verte affirme que les puits réduisent, voire suppriment, les arrosages pendant la saison sèche. Sa fiche évoque un taux de survie des plants « avoisinant les 100 % » et leur utilisation pour des vergers ou des plantations en bord de route. Mais elle ne précise ni combien d’arbres ont été suivis, ni pendant combien de temps. Ce chiffre doit donc être compris comme une estimation de l’organisation, et non comme un résultat établi par une étude indépendante consacrée aux puits racinaires.

Il existe en revanche des travaux extérieurs sur les périmètres bocagers dans leur ensemble. Un rapport de capitalisation publié en décembre 2022 par le Gret, à partir de travaux menés avec l’AZN, l’IRD et l’Université Nazi Boni, examine trois périmètres de Guiè et de Douré. Il décrit des effets agricoles et socio-économiques, mais n’évalue pas spécifiquement la survie des arbres plantés dans les puits racinaires. Les résultats du bocage ne peuvent donc pas être attribués à cette seule technique.

Le rapport rappelle aussi que les résultats dépendent de l’appropriation des aménagements par les populations et de la sécurité foncière. Dans ces périmètres, l’organisation des parcelles repose notamment sur des accords collectifs et des règles de gestion locale. Pour les agriculteurs, la perspective de bénéficier durablement d’un arbre ou d’une parcelle compte autant que la performance agronomique. L’évaluation du Gret souligne ainsi l’importance des conditions sociales et foncières pour assurer la pérennité des aménagements.

Le prochain enjeu : connaître le coût et la durée des effets

Pour les familles agricoles, l’intérêt potentiel est concret : un plant qui accède à l’humidité profonde pourrait demander moins d’arrosage et mieux résister à la saison sèche. Mais le creusement mobilise beaucoup de travail, et le temps nécessaire varie fortement d’un site à l’autre. Sans données comparables sur le coût par arbre, la survie après plusieurs années et les différences entre types de sols, il reste difficile de savoir où l’investissement est le plus pertinent.

Le précédent du bocage montre à la fois l’intérêt d’une expérimentation conçue avec les communautés locales et la nécessité d’un regard évaluatif. Le Gret a publié un travail de capitalisation sur ces aménagements, tandis que Terre Verte diffuse désormais sa fiche technique sur les puits racinaires. Ces démarches ne répondent pas encore à la même question : l’une porte sur des périmètres complets, l’autre présente une méthode de plantation.

À l’échelle du Sahel ouest-africain, l’expérience burkinabè pourrait intéresser d’autres territoires où les sols cuirassés compliquent l’installation des arbres. Mais sa reproductibilité dépendra des conditions locales, du coût de la main-d’œuvre et de la disponibilité de données de suivi. La prochaine étape décisive sera donc de comparer les plants issus de puits racinaires à d’autres plantations, sur plusieurs années, sans confondre les résultats d’un aménagement bocager avec ceux d’une technique particulière.

Pour en savoir plus, consulter la présentation des périmètres bocagers et les documents techniques de Terre Verte, ainsi que le rapport de capitalisation du Gret sur les périmètres de Guiè et Douré.