Un port peut ouvrir une porte sur plusieurs économies voisines. Pour l’Égypte, la question est de transformer cette géographie en échanges réguliers avec l’Afrique de l’Est et les pays enclavés de la région des Grands Lacs.

Le 5 octobre 2026, au Caire, les ministres égyptien et tanzanien des Transports ont discuté d’un renforcement de leur coopération logistique. L’idée est ambitieuse. Mais les annonces portent encore sur des projets à formaliser, pas sur un corridor déjà opérationnel.

Dar es Salaam, une porte régionale déjà fréquentée

Le port de Dar es Salaam est le principal débouché maritime de la Tanzanie. Il dessert aussi des pays voisins sans accès direct à la mer, notamment le Rwanda, le Burundi, l’Ouganda, la Zambie, le Malawi et la République démocratique du Congo. Pour ces économies, les délais et les coûts de transit dépendent autant des infrastructures portuaires que des routes, des chemins de fer et des procédures aux frontières.

Ce port s’inscrit dans le corridor central, un réseau de transport reliant Dar es Salaam à l’intérieur de la Tanzanie et à plusieurs pays de la région. Il constitue une option parmi d’autres : le corridor nord, organisé autour du port kényan de Mombasa, dessert lui aussi les marchés des Grands Lacs. Le choix d’une route dépend donc des coûts, de la fiabilité et de la capacité à acheminer les marchandises jusqu’à leur destination finale.

La Tanzanie joue ainsi un rôle de transit qui dépasse son marché intérieur. L’Autorité portuaire tanzanienne décrit Dar es Salaam comme un point d’accès aux pays enclavés de la région. Pour les opérateurs locaux, l’enjeu est de bénéficier de flux supplémentaires sans aggraver les encombrements ni rallonger les temps de passage.

Un projet encore au stade des discussions

Lors de leur rencontre, Kamel El-Wazir et Makame Mnyaa Mbarawa ont évoqué un mémorandum d’entente qui reste à signer. Parmi les pistes annoncées figure la création et l’exploitation d’un terminal polyvalent à Dar es Salaam par un consortium égypto-tanzanien. Un tel terminal pourrait accueillir plusieurs types de marchandises, mais sa réalisation dépendra d’accords, de financements et de travaux qui ne sont pas encore établis par les annonces disponibles.

Les discussions s’inscrivent dans une ambition plus large : faciliter les échanges entre les ports égyptiens de la mer Rouge et la côte tanzanienne, puis acheminer les cargaisons vers les marchés intérieurs. Une liaison maritime régulière, des connexions ferroviaires et des zones logistiques dans les deux pays ont été présentées comme des pistes de coopération. À ce stade, il faut les distinguer d’infrastructures déjà construites ou de services effectivement lancés.

Cette distinction compte. Une traversée maritime ne forme pas, à elle seule, un corridor compétitif. Il faut coordonner les horaires des navires et des trains, assurer le transbordement des marchandises, harmoniser les formalités douanières et garantir des liaisons terrestres fiables. Sans continuité entre ces étapes, les entreprises peuvent privilégier des itinéraires concurrents, même si la nouvelle route paraît plus courte sur une carte.

Le pari égyptien sur les échanges africains

Pour Le Caire, le projet s’inscrit dans une politique de renforcement des liens économiques avec le continent. Les statistiques relayées à partir des données de l’agence égyptienne CAPMAS évaluent à 6,1 milliards de dollars les échanges de l’Égypte avec les pays de l’Union africaine entre janvier et juillet 2026, contre 5,5 milliards sur la même période de 2025. Les exportations égyptiennes auraient progressé de 3,4 %, à 4,5 milliards de dollars, tandis que les importations depuis ces pays auraient augmenté de 45,5 %, à 1,6 milliard. Ces chiffres sont rapportés par plusieurs médias égyptiens, qui les attribuent à CAPMAS.

La hausse des importations est notable : la relation commerciale ne se résume pas aux ventes égyptiennes vers les marchés africains. Cependant, les données agrégées pour l’Union africaine ne disent pas quelle part concerne la Tanzanie, ni quels produits pourraient emprunter un futur itinéraire via Dar es Salaam. Elles ne suffisent donc pas à établir la rentabilité du projet.

L’Égypte dispose d’une façade sur la mer Rouge et d’infrastructures portuaires comme Sokhna et Safaga. Elle participe également aux travaux de préparation du projet VICMED, qui vise à étudier une voie navigable entre le lac Victoria et la Méditerranée. La Banque africaine de développement publie encore des étapes de préparation et d’études pour cette initiative : elle ne constitue pas une liaison commerciale achevée.

Les coûts et les bénéfices ne se répartissent pas pareil

Un corridor plus efficace peut réduire les frais de transport pour les importateurs et les exportateurs. Il peut aussi améliorer l’accès aux intrants et élargir les débouchés des entreprises. Mais les bénéfices dépendront de la répartition des investissements et des contrats, ainsi que de l’accès des transporteurs et prestataires locaux aux nouveaux flux.

Les grands opérateurs portuaires et les entreprises de logistique pourraient capter une part importante de l’activité. À l’inverse, les transporteurs routiers, les petits transitaires et les commerçants risquent de subir une concurrence accrue ou des changements de pratiques, surtout si les formalités et les infrastructures évoluent sans accompagnement. Les populations des villes portuaires pourraient profiter d’emplois et de services supplémentaires, mais aussi faire face à davantage de circulation et de pression sur les équipements urbains.

La portée régionale est donc concrète. La Tanzanie est membre de la Communauté d’Afrique de l’Est et de la Communauté de développement de l’Afrique australe. Un corridor mieux connecté pourrait servir des échanges entre plusieurs espaces économiques, sans pour autant supprimer la concurrence entre ports et itinéraires. Pour l’Union africaine, ces projets s’inscrivent dans l’objectif d’une circulation plus fluide des biens sur le continent, mais leur contribution dépendra de leur intégration aux réseaux existants.

La prochaine étape à surveiller est la signature du mémorandum, puis la publication de détails vérifiables sur le terminal, son financement, les liaisons maritimes et les connexions ferroviaires. Tant que ces éléments manquent, le corridor entre les ports égyptiens et Dar es Salaam reste une perspective de coopération. Sa réussite se mesurera aux délais, aux tarifs et à la fiabilité du trajet complet, jusqu’aux entreprises et aux consommateurs des pays desservis.