Pour l’Algérie, importer de la viande répond à une urgence concrète : approvisionner le marché et limiter les tensions sur les prix. Mais l’enjeu dépasse l’achat de bétail. Les accords signés à Alger avec des organisations espagnoles posent une question de fond : comment transformer une relation d’approvisionnement en coopération utile à la filière locale ?
Un marché entre importations et production nationale
La viande rouge occupe une place importante dans l’alimentation et les échanges agricoles algériens. Les besoins sont particulièrement visibles lors des périodes de forte demande, notamment le Ramadan et l’Aïd el-Adha. Pour répondre à ces pics, les autorités combinent achats à l’étranger, mesures douanières et projets de développement de l’élevage national.
En janvier 2026, le président Abdelmadjid Tebboune a décidé de faire importer un million de moutons en prévision de l’Aïd el-Adha. L’annonce a été rapportée par l’Agence Algérie Presse Service (APS). L’opération s’est appuyée sur plusieurs pays fournisseurs, dont l’Espagne, la Roumanie, le Brésil et l’Uruguay, selon des informations diffusées par la radio publique algérienne et la presse nationale. La diversification réduit la dépendance à un seul fournisseur, mais elle exige une organisation sanitaire, logistique et commerciale solide.
En parallèle, la loi de finances algérienne pour 2026 prolonge jusqu’au 31 décembre un taux de droits de douane de 5 % sur certaines importations de bovins et d’ovins vivants destinés à l’abattage, ainsi que sur certaines viandes fraîches ou réfrigérées. La mesure vise à faciliter l’approvisionnement. Elle ne signifie toutefois pas que les importations suffisent à stabiliser durablement les prix : ceux-ci dépendent aussi des coûts de transport, de l’offre locale et des circuits de distribution.
Deux accords conclus à Alger
Dans ce contexte, des représentants espagnols de la filière des viandes ovines, caprines et bovines se sont rendus en Algérie du 4 au 6 octobre 2026. Le 5 octobre, à Alger, des organismes des deux pays ont signé deux accords de coopération. L’APS et le média algérien Algérie 54 ont confirmé la tenue de la rencontre et la signature.
Le premier accord associe l’Algérienne des viandes rouges (ALVIAR), entreprise du groupe public Agro Logistique, aux organisations espagnoles INTEROVIC et PROVACUNO. Le second lie ces organisations au Syndicat national des importateurs de viandes rouges. Les accords établissent un cadre de coopération entre opérateurs. Les annonces disponibles évoquent notamment le partage d’informations et d’expériences ainsi que le rapprochement des professionnels ; elles ne permettent pas, à ce stade, de conclure à la création d’investissements précis ni d’en chiffrer les retombées.
L’Espagne dispose déjà d’une place importante dans les échanges. D’après les données de commerce international reprises à partir de l’ONU, ses exportations vers l’Algérie de viandes ovines et caprines fraîches, réfrigérées ou congelées ont atteint environ 151 millions de dollars en 2025. Ce chiffre indique une forte relation commerciale sur ce segment, mais ne dit pas à lui seul quelle part de la consommation algérienne est couverte par ces produits ni comment les ventes se répartissent dans le pays.
De la vente de viande au transfert de compétences ?
Pour les exportateurs espagnols, le partenariat peut consolider l’accès à un marché voisin de la rive sud de la Méditerranée. Pour l’Algérie, l’intérêt dépendra de la capacité à élargir la coopération au-delà des cargaisons. Les domaines évoqués par les acteurs du secteur — élevage, santé animale, amélioration des cheptels, abattage, chaîne du froid et transport — touchent à plusieurs étapes de la filière.
Ces investissements éventuels auraient des effets différents selon les acteurs. Les importateurs pourraient gagner en visibilité sur les débouchés et les règles du marché. Les éleveurs algériens, eux, pourraient bénéficier de débouchés ou de savoir-faire si des projets de formation et de partenariat deviennent concrets. Les abattoirs régionaux et les entreprises de transport pourraient aussi être concernés. Pour les consommateurs, l’effet dépendrait notamment de la régularité de l’offre et de la transmission réelle des gains de coûts jusqu’aux prix de détail.
Le développement local reste donc le critère décisif. Une coopération qui se limiterait à fluidifier les achats à l’étranger renforcerait l’approvisionnement, mais ne réduirait pas nécessairement la dépendance. À l’inverse, des partenariats accompagnant l’engraissement local, la modernisation des équipements et la conservation des produits pourraient compléter la production nationale. Leur réussite dépendra des investissements effectivement engagés, de leur adaptation aux régions concernées et de la place laissée aux éleveurs algériens.
Les politiques d’approvisionnement ont également des conséquences au-delà des grands opérateurs. En ville, les consommateurs et les détaillants ressentent directement les variations de prix. Dans les zones rurales et les Hauts-Plateaux, où l’élevage est une activité économique, la concurrence des produits importés peut peser sur les producteurs si les coûts ou les conditions de marché leur sont défavorables. Le défi public consiste à concilier disponibilité pour les ménages et viabilité de l’élevage local.
Un enjeu maghrébin à suivre
À l’échelle régionale, l’Algérie appartient à l’Union du Maghreb arabe (UMA), qui réunit aussi la Libye, le Maroc, la Mauritanie et la Tunisie. L’organisation porte un projet d’intégration économique, mais les accords annoncés ici sont bilatéraux, entre l’Algérie et l’Espagne : ils ne constituent pas un dispositif commercial maghrébin. Ils illustrent plutôt la place des relations méditerranéennes dans l’approvisionnement et la transformation des filières nord-africaines.
La suite se mesurera à des éléments concrets : projets lancés, opérateurs associés, investissements réalisés et résultats pour la production nationale. Les deux accords rapprochent des institutions et des professionnels ; ils ne garantissent pas, à eux seuls, une hausse de l’élevage local ni une baisse des prix. En Algérie, l’équilibre entre sécurité de l’approvisionnement, diversification des fournisseurs et renforcement de la filière nationale reste le véritable enjeu.
Sources de vérification : dépêche de l’APS sur les accords conclus à Alger, compte rendu d’Algérie 54, informations de la Radio Algérienne sur les mesures douanières et annonce de l’importation d’un million de moutons.