À Rosso, dans le sud de la Mauritanie, l’adaptation climatique commence parfois par un geste simple : couvrir la terre pour conserver l’humidité. Dans les parcelles maraîchères comme dans les périmètres irrigués de la vallée du fleuve Sénégal, les producteurs cherchent moins à vaincre le climat qu’à réduire ses effets sur les rendements et les revenus.

Cette évolution concerne un secteur stratégique. La surface agricole utile représente moins de 0,5 % du territoire mauritanien. Une grande partie des terres cultivées dépend encore des pluies, de la crue du fleuve ou du bon fonctionnement des ouvrages hydrauliques. La variabilité des précipitations, la dégradation des sols et les épisodes de chaleur compliquent donc directement le travail des agriculteurs.

Des saisons moins prévisibles dans un pays déjà aride

La Mauritanie n’est pas exposée de la même manière sur l’ensemble de son territoire. Les cultures irriguées se concentrent surtout dans la vallée du fleuve Sénégal, autour de Rosso, Kaédi et Boghé. Plus à l’est et au sud-est, les cultures pluviales dépendent fortement du calendrier des pluies. Dans les zones oasiennes, l’accès à l’eau reste le principal facteur de production.

Selon la FAO, les activités rurales occupent une place importante dans l’économie mauritanienne. Elles font vivre une large partie de la population et contribuent notamment à l’approvisionnement en céréales, en viande et en lait. Pourtant, les terres disponibles sont limitées et les rendements restent sensibles aux conditions météorologiques.

Dans les exploitations maraîchères proches de Nouakchott, cette pression se traduit par des plants fragilisés, des besoins d’arrosage plus fréquents et une saison de production plus difficile à prévoir. Mohamed Mbareck Bacary, ingénieur environnementaliste et responsable de l’association Tall Haya, décrit une hausse des températures et une pluviométrie devenue plus irrégulière. Pour lui, certaines cultures ne supportent plus les conditions actuelles.

Le constat est également partagé par Mohamed Fall, agriculteur depuis plus de trente ans. Ses parcelles ont produit, mais avec des volumes inférieurs à ceux des années habituelles. Tomates, aubergines, pastèques et poivrons restent cultivés, toutefois le calendrier des récoltes est plus contraint. Dans ce contexte, chaque économie d’eau devient déterminante.

Le paillage, une technique simple pour économiser l’eau

Dans sa parcelle, Mohamed Fall utilise des débris de paille et de balles de riz pour couvrir le sol. Cette technique, appelée paillage, limite l’évaporation et protège la terre contre la chaleur directe. Après l’arrosage, l’humidité peut ainsi se maintenir plusieurs jours, selon les conditions de la parcelle.

Le procédé ne remplace ni l’irrigation ni les investissements dans les infrastructures. Il réduit cependant la fréquence des arrosages et valorise des résidus agricoles souvent peu utilisés. Pour les petites exploitations, cet avantage compte autant que la recherche de nouvelles variétés ou l’accès à des équipements plus coûteux.

La question dépasse les seules pratiques individuelles. Dans la vallée du fleuve Sénégal, l’agriculture dépend aussi de la circulation de l’eau, de l’entretien des canaux et de la coordination entre les territoires riverains. La Mauritanie travaille sur ces enjeux dans le cadre de l’Organisation pour la mise en valeur du fleuve Sénégal, qui réunit également le Sénégal, le Mali et la Guinée pour gérer une ressource partagée.

La FAO souligne aussi le rôle des cours d’eau et des périmètres irrigués de la vallée. Elle relève notamment que la présence du typha peut ralentir la circulation de l’eau dans certains ouvrages, ce qui complique l’irrigation.

Transformer une plante envahissante en ressource agricole

À Rosso, des entrepreneurs cherchent justement à traiter ce problème sous un autre angle. Djeinaba Camara, cofondatrice de Typhinity SARL, travaille à transformer le typha en matière organique destinée aux sols agricoles. Cette plante aquatique prolifère dans plusieurs zones humides et peut gêner la circulation de l’eau lorsqu’elle colonise les canaux.

Son idée consiste à récupérer cette biomasse, puis à l’utiliser comme amendement pour améliorer la fertilité des terres dégradées. L’objectif est double : réduire la pression exercée par le typha sur les aménagements hydrauliques et proposer une solution locale pouvant limiter le recours aux engrais chimiques.

Cette approche reste à consolider. Elle suppose de maîtriser la collecte, le traitement et la qualité du produit obtenu. Elle nécessite aussi un accompagnement technique pour éviter que l’usage du typha ne déplace le problème vers d’autres milieux. Mais elle illustre une évolution importante : dans certaines initiatives mauritaniennes, l’adaptation ne se limite plus à subir les effets du changement climatique. Elle cherche aussi à créer de nouvelles activités.

Une question de production, mais aussi de prix et d’accès

Les conséquences climatiques ne s’arrêtent pas au bord des champs. Lorsque les rendements baissent, les ménages ruraux perdent une partie de leurs revenus. Dans les villes, une offre locale plus faible peut accroître la dépendance aux produits importés et exposer les consommateurs aux variations des prix internationaux.

Le Programme alimentaire mondial décrit la Mauritanie comme fortement dépendante des marchés internationaux pour son approvisionnement alimentaire. Les zones rurales sont particulièrement vulnérables, car elles cumulent les effets des sécheresses, de la dégradation des terres et d’un accès inégal aux infrastructures.

Les agriculteurs disposant d’une irrigation maîtrisée ne font donc pas face aux mêmes contraintes que ceux qui dépendent de la pluie. De même, une exploitation proche de Rosso peut bénéficier d’un accès au fleuve et aux marchés, tandis qu’un producteur installé dans une zone plus éloignée supporte des coûts plus élevés pour l’eau, les semences et le transport.

Les données récentes montrent toutefois que la situation n’est pas uniquement marquée par le recul. La FAO estime que la production céréalière mauritanienne de 2024 a atteint environ 571 000 tonnes, soit un niveau supérieur à la moyenne des cinq années précédentes. Cette performance a bénéficié de conditions météorologiques plus favorables dans certaines zones et de mesures publiques de soutien, notamment pour le riz irrigué.

Des initiatives locales face à un défi régional

La trajectoire agricole de la Mauritanie se joue donc sur plusieurs fronts : amélioration de l’irrigation, restauration des sols, choix de cultures adaptées, accès au crédit et entretien des infrastructures. Les solutions testées par les producteurs et les entreprises locales ne pourront produire des effets durables que si elles s’inscrivent dans une politique coordonnée.

Le sujet concerne aussi l’ensemble du Sahel. Dans cette région, les agriculteurs doivent composer avec des pluies irrégulières, des épisodes de chaleur et des chocs économiques qui renchérissent les intrants. La réponse ne peut pas reposer uniquement sur les ménages ruraux. Elle implique des services météorologiques accessibles, des systèmes d’alerte, des semences adaptées et une gestion concertée de l’eau.

Pour la Mauritanie, la prochaine étape sera de relier ces initiatives de terrain aux politiques nationales d’adaptation. Le pays a intégré l’agriculture, la lutte contre le typha et la restauration des terres dans ses priorités climatiques. L’enjeu sera désormais de passer de projets ponctuels à des dispositifs capables d’atteindre les petites exploitations, notamment celles qui restent éloignées des marchés et des réseaux d’irrigation.