En octobre 2026, les scènes africaines et afro-descendantes ne se limitent pas à un seul territoire culturel. Elles circulent entre Paris, Fameck, Bruxelles, Marrakech, Kampala, Genève, Londres et La Réunion. Cette géographie raconte une création connectée, portée par des artistes qui travaillent la mémoire, les héritages, les villes, les images et les imaginaires numériques.
Le mois sera particulièrement dense dans les arts visuels. Le cinéma, la danse et les foires internationales prolongeront ce mouvement. Pour les publics africains et les diasporas, l’enjeu dépasse l’agenda culturel. Ces rendez-vous montrent qui produit les récits, qui les conserve et qui les fait circuler.
Des récits africains visibles dans les institutions internationales
À Paris, la Fondation Cartier ouvrira le 22 octobre l’exposition Le Temps des récoltes, consacrée à l’artiste ghanéen Ibrahim Mahama. Né à Tamale en 1987, il travaille à partir de matériaux collectés, d’archives et de fragments du patrimoine industriel. Son approche relie l’histoire économique du Ghana aux questions de transmission, de travail et de circulation des marchandises.
L’exposition associera neuf artistes et collectifs, dont James Barnor, Zohra Opoku et le Cercle d’Art des Travailleurs de Plantation Congolaise, connu sous l’acronyme CATPC. Elle prolongera aussi le travail mené par Mahama à Tamale, où il a contribué à créer des espaces consacrés à l’art, à la formation et à la conservation. La présentation officielle de la Fondation Cartier situe le projet entre héritages coloniaux, infrastructures et nouvelles formes de transmission.
Le même mois, le Musée d’Art moderne de Paris présentera A Fashionable Marriage, de Lubaina Himid. Née à Zanzibar, en Tanzanie, en 1954, puis installée au Royaume-Uni, l’artiste appartient à une génération majeure de la création afro-britannique. Sa peinture interroge les représentations noires, les récits coloniaux et les rapports de pouvoir inscrits dans les scènes ordinaires.
Au Palais de Tokyo, l’exposition Photoromance remettra en lumière le photographe ivoirien Paul Kodjo. Son travail documente la Côte d’Ivoire des années 1960 et 1970, une période d’intenses transformations sociales et culturelles. La sauvegarde de ses négatifs rappelle un enjeu central pour les patrimoines africains : préserver les images avant qu’elles ne disparaissent des archives familiales et professionnelles.
À Bruxelles, Africa Legacy proposera un parcours réunissant des œuvres anciennes, modernes et contemporaines. L’objectif est de ne pas enfermer l’art africain dans une opposition entre objets historiques et création actuelle. À Marrakech, le Musée d’art contemporain africain Al Maaden, le MACAAL, accueillera de son côté le photographe et cinéaste marocain Daoud Aoulad-Syad. Son œuvre se situe à la frontière du documentaire et de la fiction, au plus près des paysages et des habitants du Maroc.
Le cinéma africain entre mémoire, guerre et circulation des images
Du 1er au 11 octobre, le Festival du film arabe de Fameck mettra le Soudan à l’honneur. La manifestation, organisée dans le Grand Est français, annonce une programmation composée de films soudanais au sein d’un ensemble consacré aux cinémas du monde arabe. Le site officiel du festival confirme les dates de cette 37e édition et l’ampleur de sa programmation.
Ce choix intervient alors que le Soudan traverse une guerre qui a profondément bouleversé les villes, les familles et les réseaux culturels. Présenter des films soudanais ne revient pas à réduire le pays au conflit. Au contraire, cette sélection peut rendre visibles des regards artistiques capables de parler de l’exil, de la censure et de la création sans se confondre avec les récits des acteurs armés.
À Paris, une journée consacrée au cinéma africain réunira également projections, rencontres et documents d’archives. La Cinémathèque Afrique conserve une importante collection de films provenant de nombreux pays du continent. La question de leur accès reste essentielle. Un film conservé mais difficile à voir demeure un patrimoine incomplet.
Le numérique sera aussi au centre de l’exposition (Dé)jouer les mondes, présentée à Avignon à partir du 3 octobre. Le jeu vidéo y apparaît comme un espace de critique, de détournement et de contre-récit. La présence d’artistes comme Akwasi Bediako Afrane, du Ghana, et du collectif béninois Atelier ElonM rappelle que les pratiques numériques africaines ne sont pas périphériques. Elles participent pleinement aux débats contemporains sur la technologie et l’imaginaire.
Paris, carrefour artistique mais marché sous tension
Du 23 au 25 octobre, deux foires placeront Paris au centre du calendrier international. AKAA, consacrée à l’art contemporain africain et aux scènes de la diaspora, se tiendra au Carreau du Temple. La programmation annoncée par AKAA prévoit notamment un nouvel espace consacré à la photographie, dans le cadre du bicentenaire de ce médium.
À quelques kilomètres, Art Basel Paris investira le Grand Palais. La cinquième édition réunira 211 exposants issus de 41 pays et territoires, du 23 au 25 octobre 2026. Art Basel précise que près de 30 galeries participeront pour la première fois. Cette concentration confirme le poids de Paris dans le marché mondial, mais elle pose aussi une question : quelle place les artistes africains occupent-ils dans les circuits de décision, de collection et de valorisation financière ?
La réponse ne se trouve pas uniquement dans le nombre de galeries présentes. Elle dépend aussi de la capacité des institutions africaines à conserver les œuvres, former les professionnels et organiser leurs propres marchés. Les foires européennes offrent une visibilité réelle. Elles ne peuvent toutefois remplacer les réseaux culturels construits à Accra, Dakar, Abidjan, Lagos, Johannesburg, Nairobi ou Antananarivo.
Dans cette même séquence, Menart Fair consacrera un espace à l’Algérie autour du thème Where is Home?. Cette question résonne largement au Maghreb et dans les diasporas. Elle renvoie à la migration, aux appartenances multiples et aux mémoires familiales, sans réduire l’identité à un lieu unique.
Danse, photographie et créolités : une circulation élargie
Du 12 au 18 octobre, le Théâtre de la Ville de Paris réunira la Sénégalaise Germaine Acogny et le Sud-Africain Gregory Maqoma. Leur dialogue chorégraphique mettra en relation plusieurs générations de danse contemporaine africaine. Acogny, fondatrice de l’École des sables au Sénégal, a joué un rôle majeur dans la structuration de la formation chorégraphique sur le continent.
À La Réunion, le festival Souffle o.I. ouvrira un autre espace de circulation entre Afrique et océan Indien du 27 octobre au 15 novembre. Des artistes du Mozambique, du Kenya, de Madagascar et des Comores y seront associés. Cette programmation rappelle que l’espace africain ne s’arrête pas aux frontières continentales. Les trajectoires artistiques relient aussi les îles, les ports, les langues et les histoires de peuplement.
Le Mois Kréyol, dont la dixième édition se déroulera en France, mettra pour sa part la Guyane et les grandes figures de l’afro-descendance à l’honneur. En évoquant Léon-Gontran Damas et la reconnaissance de l’esclavage comme crime contre l’humanité, la manifestation relie création, histoire et débat citoyen.
Cette saison culturelle d’octobre 2026 dessine donc plusieurs lignes de force. Les artistes africains investissent les musées, les scènes et les foires. Ils reprennent aussi la main sur leurs archives, leurs matériaux et leurs récits. Le prochain enjeu sera de savoir si cette visibilité ponctuelle produira des collaborations durables, des acquisitions institutionnelles et un meilleur accès aux œuvres sur le continent.