À l’automne 2023, la question de Kidal dépassait largement le contrôle d’une ville du nord du Mali. Pour Bamako, son retour dans le giron de l’État devait prouver que les autorités de transition pouvaient reprendre l’initiative militaire. Pour les groupes armés touaregs, l’enjeu portait sur leurs positions, leurs populations et leur capacité à négocier l’avenir du nord malien.
Une offensive préparée dans un contexte de rupture
Le mouvement de l’armée malienne vers Kidal s’inscrivait dans une offensive engagée après la dégradation rapide des relations entre Bamako et les groupes signataires de l’accord de paix de 2015. Cet accord prévoyait notamment une meilleure intégration des combattants du nord dans les forces nationales et une décentralisation renforcée.
Le processus s’est toutefois enrayé après les deux coups d’État de 2020 et 2021. La transition malienne a ensuite demandé le départ de la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation au Mali, la Minusma. Son retrait a privé le nord d’un dispositif international qui servait aussi de point de contact entre les parties.
Le dernier contingent de la Minusma a quitté sa base de Kidal le 31 octobre 2023. Cette étape a accéléré la confrontation entre les Forces armées maliennes, les groupes armés regroupés au sein du Cadre stratégique permanent et les organisations jihadistes actives dans la région.
Le Cadre stratégique permanent rassemblait alors plusieurs mouvements issus de l’ex-rébellion touarègue. Dans la communication de certains de ces groupes, l’appellation Front de libération de l’Azawad, ou FLA, s’est progressivement imposée pour désigner le projet indépendantiste du nord.
Un convoi parti d’Anéfis vers Kidal
Le 6 octobre 2023, environ 120 véhicules ont quitté Anéfis, localité située au sud de Kidal. Le convoi transportait des soldats maliens, des auxiliaires russes et des combattants du Mouvement pour le salut de l’Azawad ainsi que du Groupe d’autodéfense touareg Imghad et alliés.
Ces deux groupes touaregs avaient été intégrés au dispositif militaire malien dans le cadre des arrangements issus du processus de paix. Leur présence donnait à l’opération une dimension particulière. Bamako ne mobilisait pas seulement ses unités régulières. Il s’appuyait aussi sur des acteurs locaux connaissant les itinéraires, les équilibres tribaux et les contraintes du terrain.
Dans un communiqué, l’état-major malien a confirmé le lancement d’« opérations aéroterrestres d’envergure dans la région de Kidal ». Il a évoqué l’appui de « partenaires russes » et présenté l’opération comme une campagne destinée à neutraliser les groupes armés qualifiés de terroristes, à détruire leurs bases et à rétablir la circulation des populations.
Le communiqué ne précisait toutefois pas la destination exacte du convoi. Des responsables du FLA ont néanmoins affirmé que les véhicules se dirigeaient vers Kidal. La ville se trouve à environ une centaine de kilomètres d’Anéfis, mais la distance ne suffisait pas à garantir une progression rapide. Les itinéraires sont difficiles, les axes peu nombreux et les attaques peuvent interrompre une colonne militaire pendant plusieurs heures.
Les groupes indépendantistes ont d’abord laissé planer le doute sur leur réaction. Certains responsables ont expliqué qu’ils observaient les mouvements de l’armée et qu’ils disposaient d’une stratégie. Cette prudence pouvait traduire une volonté d’éviter une confrontation directe dans la ville, mais aussi la recherche d’un avantage militaire sur les axes d’approche.
Le contrôle de Kidal, un enjeu politique majeur
Kidal occupe une place singulière dans l’histoire politique du Mali. Depuis l’indépendance, la ville a été au cœur de plusieurs rébellions touarègues. Elle symbolise, pour une partie des populations du nord, les revendications d’autonomie et de reconnaissance politique. Pour l’État central, elle représente au contraire un test de souveraineté.
Les autorités de transition avaient donc intérêt à reprendre Kidal. En 2014, l’armée malienne y avait subi une lourde défaite lors des affrontements déclenchés après la visite du Premier ministre Moussa Mara. Depuis, les forces nationales ne contrôlaient plus directement la ville.
La reconquête devait aussi conforter le récit politique porté depuis Bamako. Les autorités militaires promettaient de restaurer l’intégrité territoriale et de réduire la dépendance envers les partenaires étrangers. Le recours à des auxiliaires russes, toutefois, montrait que cette stratégie reposait encore sur une coopération extérieure, même si celle-ci avait changé de nature.
La présence russe a également alimenté les inquiétudes sur le respect des civils. Les autorités maliennes ont parlé de frappes ciblées contre des groupes armés. Le FLA, lui, a dénoncé des bombardements ayant touché des habitations, des commerces et des lieux fréquentés par des voyageurs, des migrants ou des chercheurs d’or. Aucun bilan indépendant complet n’a alors permis de départager ces accusations.
La situation humanitaire s’est rapidement détériorée. Les combats, les frappes et la crainte d’une offensive terrestre ont poussé une partie des habitants à quitter Kidal et les localités voisines. D’après une note citée par le suivi humanitaire consacré au nord du Mali, Kidal, Aguelhok, Anéfis et Tessalit avaient perdu une part importante de leur population au cours de la reprise des hostilités.
Une avancée militaire qui ne règle pas le conflit
Dans les jours qui ont suivi le départ du convoi, les affrontements se sont poursuivis autour de Kidal. Les forces maliennes ont utilisé des drones et des moyens aériens pour frapper les positions adverses. Les groupes armés ont revendiqué des attaques contre les colonnes en mouvement et ont affirmé avoir infligé des pertes à l’armée et à ses alliés.
Le FLA et ses partenaires ont finalement annoncé un retrait présenté comme stratégique. Cette décision a ouvert la voie à l’entrée des forces maliennes dans Kidal le 14 novembre 2023. L’armée a alors déclaré avoir repris la ville, tandis que les groupes indépendantistes ont soutenu qu’ils avaient quitté la zone pour préserver leurs combattants et leurs capacités.
La reprise de Kidal a constitué une victoire symbolique pour Bamako, mais elle n’a pas supprimé les causes du conflit. La présence militaire dans une ville ne garantit pas le contrôle durable des pistes, des zones rurales et des frontières. Dans cette région, les réseaux armés peuvent se déplacer rapidement entre les espaces urbains, les couloirs désertiques et les zones proches de l’Algérie.
Le risque était également de voir les groupes indépendantistes et jihadistes profiter de la nouvelle confrontation. Le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans, lié à Al-Qaïda, pouvait tirer avantage de l’affaiblissement des accords locaux et de la défiance entre l’État et certaines communautés du nord.
Un signal pour l’Afrique de l’Ouest
L’offensive vers Kidal a résonné au-delà du Mali. Elle intervenait alors que les relations entre Bamako et la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, la CEDEAO, étaient déjà fortement dégradées après les coups d’État au Mali, au Burkina Faso et au Niger.
Les autorités maliennes ont privilégié une coopération sécuritaire avec la Russie et ont renforcé leurs liens avec les gouvernements militaires du Burkina Faso et du Niger. Cette orientation a contribué à la création progressive d’un axe politique sahélien distinct de la CEDEAO.
Pour les pays de la région, la question centrale restait la même : une victoire militaire peut-elle produire une paix durable sans accord politique avec les communautés locales ? La réponse dépendait de la capacité de Bamako à rétablir les services publics, sécuriser les routes, protéger les civils et rouvrir un dialogue sur la représentation du nord.
La reprise de Kidal a donc marqué un tournant, mais pas la fin de la crise. Elle a replacé l’armée malienne au centre du rapport de force. Elle a aussi ouvert une période plus incertaine, où la souveraineté militaire devait encore se transformer en administration effective et en sécurité quotidienne pour les habitants.