À Yaoundé comme à Douala, la disponibilité des légumes dépend moins des grands barrages que de petites parcelles souvent invisibles dans les politiques agricoles. Quand l’eau manque entre janvier et mars, l’effet se fait sentir rapidement : les récoltes diminuent, les prix montent et les camions partent avec des chargements plus légers vers les marchés de la sous-région.
Des champs discrets au cœur de l’approvisionnement urbain
Avant l’aube, les marchés Mfoundi et Mokolo, à Yaoundé, reçoivent tomates, choux, poireaux, piments et morelle noire, appelée njama-njama au Cameroun. À Douala, le marché Sandaga joue un rôle comparable. Une partie de ces produits vient des bas-fonds et des périphéries urbaines. D’autres chargements arrivent de zones agricoles de l’Ouest et du Centre, notamment Foumbot, Santa, les Bamboutos, Dschang et la Lékié.
Ces circuits reposent surtout sur de petites exploitations. Les producteurs y arrosent encore avec des seaux, des tuyaux artisanaux ou des motopompes alimentées au carburant. Ils financent souvent eux-mêmes l’installation, l’entretien et l’énergie. Pourtant, leurs parcelles jouent le rôle d’une véritable infrastructure alimentaire pour les deux principales métropoles camerounaises.
Le marché de Foumbot illustre cette fonction. Situé dans la région de l’Ouest, il rassemble notamment tomates, choux, carottes, piments, haricots verts, pommes de terre et légumes-feuilles. Des commerçants y chargent des produits destinés aux villes camerounaises, mais aussi aux pays voisins. Une enquête consacrée au marché de Foumbot le présente comme un point de redistribution majeur pour les produits maraîchers en Afrique centrale.
La pression foncière complique toutefois cette organisation. Les parcelles périurbaines reculent face à l’urbanisation. Dans le même temps, les producteurs doivent gérer deux risques opposés : le manque d’eau pendant la saison sèche et les inondations lors des épisodes de fortes pluies.
L’eau, le maillon faible d’une filière régionale
La tomate occupe une place importante dans cette économie. Les données issues de la base FAOSTAT indiquent une production camerounaise d’environ 1,28 million de tonnes en 2024. Ce chiffre concerne la production nationale totale et ne se limite pas au maraîchage périurbain. Il donne néanmoins la mesure d’une filière dont une partie alimente directement les marchés urbains et transfrontaliers. Les données de production compilées à partir de FAOSTAT situent le Cameroun parmi les producteurs importants du continent.
Les échanges restent difficiles à mesurer. Une part des flux passe par des circuits informels, en particulier vers les pays enclavés. Les statistiques douanières ne reflètent donc pas toujours les volumes réellement transportés. Les données de la Banque mondiale sur l’agriculture dans la CEMAC montrent néanmoins que le Cameroun approvisionne ses voisins en céréales, fruits, oignons, plantains et légumes. Le rapport régional consacré à l’agriculture dans la CEMAC décrit le rôle des marchés camerounais dans ces échanges.
Le Tchad constitue un débouché important, avec des flux de produits agricoles qui passent notamment par les marchés et les axes reliant le nord du Cameroun. Le Gabon, la Guinée équatoriale et la République centrafricaine font également partie de l’espace commercial régional. La CEMAC, qui regroupe six États d’Afrique centrale, cherche à faciliter la circulation des biens. Dans la pratique, les coûts de transport, les contrôles et l’état des routes continuent de peser sur les commerçants.
La ressource en eau pose aussi une question sanitaire. Lorsque l’eau des rivières ou des puits est utilisée sans contrôle, elle peut exposer les cultures à des polluants ou à des bactéries. Le problème ne concerne pas seulement le rendement. Il touche également la qualité des légumes et la sécurité des consommateurs, surtout lorsque les mêmes points d’eau servent à boire, cuisiner et arroser.
Produire davantage sans épuiser la ressource
L’irrigation de proximité pourrait réduire cette vulnérabilité. Elle ne signifie pas nécessairement construire de grands ouvrages. Dans de nombreuses parcelles, un réservoir, une pompe adaptée, un filtre et un réseau de goutteurs peuvent déjà stabiliser la production. Le choix dépend de la taille de l’exploitation, de la source disponible et de la capacité du producteur à assurer la maintenance.
La fertigation associe l’irrigation et l’apport d’engrais solubles. Le principe consiste à distribuer de petites quantités de nutriments avec l’eau, directement au pied des plants. Cette méthode limite les pertes lorsque le réseau est bien dimensionné. Elle demande toutefois une eau filtrée, des engrais compatibles avec le système et une formation pratique. Sans ces précautions, les goutteurs se bouchent et l’investissement perd rapidement son intérêt.
Les expériences menées dans plusieurs pays africains montrent que le goutte-à-goutte peut réduire la consommation d’eau tout en améliorant les rendements. Ces résultats ne sont pas automatiquement transposables au Cameroun. Le climat, la qualité des sols, le prix du carburant et l’accès aux pièces détachées changent d’une zone à l’autre. Ils indiquent cependant une direction possible pour les exploitations qui approvisionnent les villes.
La priorité consiste donc à financer des solutions adaptées aux petits producteurs. Cela passe par des équipements collectifs, des systèmes solaires lorsque les conditions le permettent, des points de stockage et des techniciens capables d’intervenir rapidement. Le crédit doit également couvrir l’entretien. Une pompe abandonnée après une panne ne constitue pas une politique d’irrigation.
Une politique alimentaire à penser depuis Yaoundé et Douala
Le maraîchage périurbain devrait être intégré aux plans d’urbanisme et aux politiques alimentaires des communes. Protéger certaines vallées agricoles permettrait de limiter la disparition des terres productives. Des contrats clairs pourraient aussi organiser l’accès à l’eau entre agriculteurs, habitants et collectivités.
Cette approche concerne plusieurs acteurs. Les ménages urbains sont directement exposés aux variations de l’offre. Les commerçantes supportent les pertes lorsque les récoltes arrivent tard ou se dégradent pendant le transport. Les producteurs, eux, assument le coût du pompage et prennent le risque de perdre une saison entière. Les importateurs et les grossistes régionaux subissent enfin les ruptures qui perturbent les marchés au-delà des frontières camerounaises.
Les investissements agricoles engagés dans d’autres secteurs montrent que des financements importants peuvent être mobilisés pour l’eau et les infrastructures. Le défi consiste désormais à ne pas réserver cet effort aux seules filières d’exportation ou aux grands périmètres. Les légumes consommés à Yaoundé, Douala et dans plusieurs capitales de la CEMAC méritent eux aussi une politique d’équipement.
Pour le Cameroun, l’enjeu dépasse la seule production de tomates. Il touche la stabilité des prix, la santé publique, les revenus ruraux et la place du pays dans les échanges alimentaires d’Afrique centrale. La prochaine étape sera de transformer ces chaînes informelles mais essentielles en filières mieux accompagnées, sans les éloigner des producteurs et des commerçants qui les font vivre.