Pour une PME installée à Nairobi, Kampala ou Dar es Salaam, trouver un client dans le pays voisin ne suffit pas. Il faut aussi vérifier son identité, comprendre les règles d’origine, obtenir un paiement sécurisé et franchir des procédures douanières parfois différentes. C’est sur cette chaîne complète, et pas seulement sur la mise en relation, que se joue désormais l’intégration commerciale de l’Afrique de l’Est.

Un marché régional encore difficile à utiliser

La Communauté d’Afrique de l’Est, ou EAC, réunit aujourd’hui plusieurs économies d’Afrique orientale autour d’une union douanière et d’un marché commun. Son espace représente plus de 300 millions de consommateurs. Pourtant, les entreprises n’en exploitent pas encore tout le potentiel.

Selon le rapport 2026 du Conseil des entreprises d’Afrique de l’Est, le commerce total de l’EAC a atteint 156,6 milliards de dollars en 2025. Les échanges entre les États membres se sont élevés à 19,54 milliards de dollars. Leur part représente ainsi environ 12,5 % du commerce total de la communauté.

Le commerce intrarégional a progressé de 28,2 % en un an. Cette hausse reste toutefois freinée par des obstacles très concrets. Les entreprises citent notamment les barrières non tarifaires, les contrôles répétés, les différences d’interprétation des règles douanières et la faiblesse de la coordination entre les postes-frontières.

Le constat ne concerne pas seulement les grands groupes. Pour les petites entreprises, un retard à la frontière, une certification refusée ou un paiement bloqué peut suffire à rendre une commande non rentable. Les producteurs agricoles, les fabricants et les prestataires de services ne supportent donc pas les mêmes coûts. Les acteurs informels, eux, restent souvent éloignés des dispositifs numériques et financiers.

Un accord pour relier les entreprises aux outils du commerce

Le 5 octobre 2026, à Nairobi, Afreximbank et l’East African Business Council ont signé un accord d’agence consacré à l’Africa Trade Gateway, ou ATG. Cette plateforme numérique développée par la banque panafricaine doit connecter les entreprises est-africaines à des acheteurs, des fournisseurs et des services utiles à leurs transactions.

L’accord vise les PME comme les grands exportateurs. Le Conseil des entreprises d’Afrique de l’Est doit faciliter l’accès de ses membres à la plateforme. Il prévoit aussi un accompagnement sur les règles d’origine, les formalités douanières et les conditions d’exportation liées à la Zone de libre-échange continentale africaine, la ZLECAf.

Cette dernière crée progressivement un cadre commun pour les échanges entre les pays africains. Son marché potentiel dépasse 1,3 milliard de consommateurs. Mais l’existence d’un accord commercial ne transforme pas automatiquement une opportunité en contrat. Les entreprises doivent encore identifier un partenaire fiable, satisfaire aux normes applicables, organiser la livraison et sécuriser le paiement.

L’ATG cherche précisément à réduire ces ruptures. Afreximbank la présente comme un écosystème regroupant la recherche de partenaires, l’information commerciale, la vérification des entreprises, le financement du commerce, les paiements, la conformité et la logistique.

Une infrastructure numérique qui prend de l’ampleur

Lancée en juin 2023, l’Africa Trade Gateway rassemble plusieurs plateformes conçues pour fonctionner comme une porte d’entrée numérique vers le commerce africain. L’objectif est de réduire les démarches dispersées et de rapprocher les entreprises des institutions capables de financer ou de sécuriser leurs opérations.

Afreximbank affirme que son écosystème couvre désormais plus de 45 pays africains. Il associe 45 institutions d’appui au commerce, 110 banques commerciales et 25 000 entreprises vérifiées. La banque évalue à 4,5 milliards de dollars le portefeuille d’opportunités commerciales accessible dans cet environnement.

Ce montant doit être interprété avec prudence. Il correspond à la valeur annoncée des opportunités recensées sur la plateforme. Il ne constitue ni une enveloppe de crédit automatiquement disponible pour les entreprises est-africaines, ni un financement garanti par le nouvel accord.

L’ATG s’inscrit dans un ensemble plus large d’outils. Le Pan-African Payment and Settlement System, ou PAPSS, vise à faciliter les paiements transfrontaliers en monnaies africaines. Africa Trade Exchange, de son côté, cherche à soutenir la mise en relation commerciale et les transactions sur le continent.

Le défi : passer du contact à la transaction

La signature entre Afreximbank et l’EABC répond à une faiblesse bien connue de l’intégration régionale. Les pays peuvent adopter des règles communes, mais leur application reste inégale dans les entreprises et aux frontières.

Pour un exportateur ougandais, par exemple, l’accès à un acheteur kényan ne règle pas la question du transport, de la certification ou du règlement. Pour une entreprise tanzanienne, la vente vers un autre pays de l’EAC peut encore exiger une connaissance fine des procédures locales. La plateforme peut réduire le manque d’information. Elle ne supprimera pas, à elle seule, les problèmes d’infrastructures, d’énergie ou de liquidités.

Le rôle de l’EABC sera donc déterminant. Le Conseil peut traduire les outils numériques en accompagnement pratique. Il dispose d’un réseau d’entreprises et d’une capacité de dialogue avec les gouvernements de la région. Son intervention peut aider les PME à comprendre les exigences de la ZLECAf, à préparer leurs documents et à signaler les blocages persistants.

Les effets seront toutefois différents selon les secteurs. Les entreprises déjà formalisées et connectées pourront utiliser plus rapidement les services de vérification et de financement. Les petites structures rurales auront besoin d’un appui supplémentaire pour accéder à Internet, produire des documents fiables et répondre aux normes. Sans cet accompagnement, la numérisation pourrait surtout renforcer les entreprises déjà les mieux équipées.

Un test pour l’intégration économique africaine

Le partenariat intervient à un moment où l’EAC cherche à rendre son marché commun plus opérationnel. La croissance des échanges régionaux montre qu’une demande existe. La faible part du commerce intrarégional dans l’ensemble des échanges révèle cependant un écart entre les ambitions institutionnelles et l’expérience quotidienne des entreprises.

À l’échelle continentale, l’enjeu dépasse l’Afrique de l’Est. Si une entreprise kényane, rwandaise, ougandaise, tanzanienne, burundaise, sud-soudanaise, congolaise de la RDC ou somalienne peut plus facilement vendre dans une autre région africaine, la ZLECAf gagnera une traduction concrète. Le numérique deviendra alors un outil d’intégration, et non un simple catalogue de contacts.

La prochaine étape sera de mesurer l’usage réel de la plateforme. Il faudra suivre le nombre d’entreprises effectivement inscrites, les contrats conclus, les paiements réalisés et les délais réduits. Il faudra aussi observer la place accordée aux PME, aux entreprises dirigées par des femmes et aux acteurs situés hors des capitales.

Le succès de l’accord ne se mesurera donc pas à sa signature. Il dépendra de sa capacité à transformer une ouverture de marché en commandes livrées, financées et payées. C’est à cette condition que l’intégration commerciale de l’Afrique de l’Est pourra franchir un nouveau cap.