À Morogoro, la prévention commence au marché, entre les étals de fruits, les sacs de riz et les chemins de terre. Avant même que les eaux ne montent, des bénévoles tanzaniens rappellent les gestes qui peuvent protéger les familles, les commerces et les quartiers exposés.
Cette mobilisation s’inscrivait dans une séquence climatique qui a marqué la Tanzanie entre la fin de 2023 et le premier semestre 2024. Le phénomène El Niño, associé à un dipôle positif de l’océan Indien, a favorisé des pluies exceptionnellement importantes dans plusieurs régions d’Afrique de l’Est.
À Morogoro, l’alerte passe par les lieux de vie
Dans la ville de Morogoro, les équipes de la Tanzania Red Cross Society ont organisé des campagnes de proximité. Les volontaires se sont rendus au marché de Mawenzi avec des affiches, des mégaphones et du matériel de nettoyage.
Leur message était concret. Ils invitaient les habitants à suivre les bulletins météorologiques, à dégager les voies d’écoulement et à repérer les zones plus sûres en cas de montée des eaux. Les affiches expliquaient aussi l’importance de disposer d’informations fiables, notamment à la radio.
Dans les quartiers urbains, quelques gestes peuvent réduire les risques. Nettoyer les abords d’un étal, éviter l’accumulation des déchets et maintenir les caniveaux ouverts limitent les blocages lorsque les précipitations deviennent intenses.
La campagne visait particulièrement les commerçants. Le marché concentre des personnes, des denrées périssables et des activités qui continuent malgré les intempéries. Une inondation peut donc provoquer des pertes économiques rapides, mais aussi compliquer l’accès à l’eau potable et aux soins.
Les bénévoles ont également insisté sur le lavage des mains et la propreté des espaces de vente. Après de fortes pluies, les eaux stagnantes et la contamination des points d’eau peuvent favoriser la diffusion de maladies hydriques, dont le choléra.
Une saison des pluies devenue un risque national
La Tanzanie connaît plusieurs régimes de précipitations selon les régions. Le nord et les zones côtières connaissent notamment une saison des pluies dite « vuli », généralement concentrée entre octobre et décembre. D’autres régions reçoivent leurs pluies principales plus tard dans l’année.
À l’automne 2023, la Tanzania Meteorological Authority avait annoncé un risque de précipitations supérieures à la normale dans plusieurs secteurs. Les prévisions associaient cette situation à El Niño, un phénomène océanique et atmosphérique qui modifie les circulations de l’air et les régimes de pluie à l’échelle mondiale.
Dans l’est de l’Afrique, l’effet a été renforcé par un dipôle positif de l’océan Indien. Ce mécanisme correspond à une différence anormale de température entre l’ouest et l’est de l’océan. Dans certaines configurations, il augmente l’humidité disponible au-dessus de la région.
Les alertes ne concernaient donc pas seulement Morogoro. Dar es Salaam, Pwani, Kilimandjaro, Arusha, Katavi, Kigoma et Mara ont aussi connu des épisodes de pluies intenses, d’inondations ou de glissements de terrain.
Le bilan communiqué au Parlement tanzanien le 25 avril 2024 a donné la mesure de la crise. Le Premier ministre Kassim Majaliwa a alors indiqué que plus de 200 000 personnes et environ 51 000 ménages avaient été touchés depuis le début de l’année. Il a également fait état de 155 décès, de 236 blessés et de plus de 10 000 habitations endommagées.
Ces chiffres ont ensuite été repris dans des rapports de la Fédération internationale des Sociétés de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge, ainsi que dans des documents d’organismes publics tanzaniens. Ils concernent l’ensemble du pays et ne décrivent pas uniquement la situation de Morogoro.
Des conséquences différentes selon les territoires
Dans les zones urbaines, les inondations perturbent les transports, les marchés et l’accès aux services essentiels. Les quartiers installés dans des secteurs bas sont les premiers exposés. À Dar es Salaam, les pluies ont notamment affecté des routes, des habitations et des infrastructures de drainage.
À Morogoro, l’impact touche aussi les exploitations agricoles. Selon un rapport d’audit du contrôleur et auditeur général de Tanzanie, plus de 17 600 hectares ont été endommagés dans la région pendant les épisodes de 2023 et 2024.
Pour les petits producteurs, la perte d’une parcelle ne signifie pas seulement une baisse de revenus. Elle peut réduire les réserves alimentaires, interrompre le remboursement d’un crédit ou fragiliser l’approvisionnement des marchés locaux.
Les travailleurs de l’économie informelle sont également vulnérables. Un commerçant dont l’étal est détruit ne bénéficie pas toujours d’une assurance ou d’un revenu de remplacement. De même, les familles déplacées peuvent perdre leurs outils de travail tout en assumant des dépenses supplémentaires liées au transport et à la santé.
Le risque sanitaire s’ajoute au risque matériel. Les eaux de crue peuvent mélanger les eaux usées, les déchets et les réserves destinées à la consommation. La Tanzanie a d’ailleurs signalé une circulation du choléra dans plusieurs régions au cours de cette période, ce qui a renforcé les campagnes d’hygiène.
La préparation locale complète l’action publique
Les campagnes de la Croix-Rouge ne remplacent pas les infrastructures publiques. Elles complètent les alertes météorologiques, les plans d’évacuation et l’intervention des autorités locales.
Le défi consiste à transformer une prévision nationale en consignes compréhensibles à l’échelle d’un quartier. Une alerte utile doit préciser où aller, quels biens protéger, quelles routes éviter et comment vérifier une information.
Cette approche donne aussi un rôle central aux habitants. Les bénévoles connaissent les marchés, les itinéraires et les zones où l’eau s’accumule. Leur présence permet de relayer les messages dans les langues et les formes de communication les plus accessibles.
Elle rappelle enfin que la réduction des risques ne se limite pas aux heures qui précèdent une catastrophe. L’entretien des caniveaux, l’aménagement des quartiers, la protection des zones humides et la qualité des données météorologiques comptent tout autant.
Un enjeu pour l’Afrique de l’Est
La situation tanzanienne s’inscrit dans un espace régional fortement connecté. La Tanzanie appartient à la Communauté d’Afrique de l’Est, ou EAC, une organisation qui facilite la coopération entre plusieurs pays de la région. Les pluies extrêmes ne s’arrêtent pas aux frontières. Elles affectent aussi le Kenya, le Burundi, l’Ouganda et d’autres territoires du bassin de l’océan Indien.
Les inondations de 2024 ont montré l’importance d’échanger rapidement les prévisions, les données hydrologiques et les informations sur les routes coupées. Elles ont également souligné la nécessité de renforcer les systèmes d’alerte précoce, alors que les collectivités doivent gérer des événements plus irréguliers et parfois plus intenses.
À Morogoro, le mégaphone et le balai semblent modestes face à un phénomène climatique mondial. Pourtant, ils traduisent une réalité essentielle : la prévention devient efficace lorsqu’elle rejoint les lieux où les Tanzaniens travaillent, commercent et vivent. Pour la Tanzanie comme pour ses voisins d’Afrique de l’Est, le prochain enjeu sera de convertir ces initiatives locales en politiques durables de protection des populations.