À Zurich, une salle presque vide a replacé le Sahara occidental au centre d’une bataille plus large : celle de la visibilité internationale. Le 30 septembre 2026, un débat organisé en marge du Zurich Film Festival a réuni Greta Thunberg, la militante sahraouie Najla Mohamed Lamin et le réalisateur Patrick Wally. Sur 300 places réservées, environ 40 spectateurs auraient finalement assisté à la rencontre.
Une controverse née dans une salle clairsemée
La séance affichait complet depuis plusieurs jours. Les réservations gratuites avaient même été limitées à quatre billets par personne. Pourtant, le soir venu, la majorité des fauteuils sont restés inoccupés.
Le festival a confirmé l’ampleur du phénomène, sans établir qu’il s’agissait d’une action coordonnée. Greta Thunberg a toutefois accusé le Maroc d’avoir contribué à vider la salle. L’ambassade du Maroc, sollicitée par un média suisse, n’a pas répondu publiquement sur cette séquence.
Cette prudence est importante. Le nombre de réservations inutilisées est documenté. En revanche, l’existence d’une opération organisée et son éventuel commanditaire ne sont pas établis de manière indépendante. La controverse repose donc, à ce stade, sur un fait confirmé et sur une accusation non démontrée.
L’épisode a néanmoins dépassé le cadre culturel. Il intervient alors que le Conseil de sécurité des Nations unies doit examiner l’avenir de la MINURSO, la mission créée en 1991 pour accompagner le règlement du conflit et surveiller le cessez-le-feu au Sahara occidental.
Le Sahara occidental, un dossier entre Rabat, le Polisario et l’ONU
Le conflit oppose principalement le Maroc au Front Polisario, qui revendique l’indépendance du territoire. Le Maroc considère le Sahara occidental comme ses « provinces du Sud » et défend depuis 2007 un projet d’autonomie sous sa souveraineté. Le Polisario continue de réclamer l’autodétermination, avec l’indépendance comme option centrale.
L’ONU qualifie toujours le Sahara occidental de territoire non autonome. Cette qualification ne tranche pas, à elle seule, la question de la souveraineté. Elle maintient cependant le dossier dans le cadre de la décolonisation et du droit des peuples à déterminer leur statut politique.
La MINURSO reste l’un des rares dispositifs internationaux présents sur le terrain. Son mandat a été prolongé jusqu’au 31 octobre 2026 par la résolution 2797 adoptée le 31 octobre 2025. Le prochain renouvellement pourrait donc donner une indication sur la place accordée aux négociations, au plan marocain d’autonomie et aux demandes du Polisario.
Dans ce contexte, un film et un débat public deviennent des instruments de diplomatie indirecte. Ils ne remplacent pas les négociations. Ils influencent toutefois la manière dont le conflit est perçu par les jeunes publics européens, les milieux culturels et les organisations engagées sur les droits humains.
Une parole sahraouie portée par le cinéma
Le documentaire My Home of Wind and Sand suit pendant une dizaine d’années le parcours de Najla Mohamed Lamin. Née en 1989 dans le camp de Smara, près de Tindouf, elle appartient à une génération sahraouie née dans l’exil et la longue attente d’un règlement politique.
Son parcours ne se résume pas au statut de réfugiée. Après avoir interrompu sa scolarité, elle a repris des études aux États-Unis. De retour dans les camps, elle a créé le centre Almasar, une bibliothèque devenue un espace d’éducation environnementale pour les femmes et les enfants. La BBC l’a incluse en 2023 dans sa liste des « 100 Women ».
Cette trajectoire donne au film une portée différente d’un simple récit diplomatique. Elle montre les effets concrets du conflit sur l’éducation, la mobilité, la construction familiale et l’engagement associatif. Elle rappelle aussi que les camps de Tindouf abritent une société organisée, avec ses institutions, ses initiatives et ses débats internes.
Greta Thunberg s’est rapprochée de cette cause en 2025, après une visite dans les camps de Tindouf. Elle a depuis établi un lien entre la question sahraouie, la justice climatique et les rapports de pouvoir qui entourent la transition énergétique.
Énergies renouvelables et ressources : le nouveau front
Le Maroc présente les investissements réalisés dans les provinces du Sud comme un levier de développement territorial. Rabat met en avant les infrastructures, les ports, les énergies renouvelables, la dessalement de l’eau et l’ouverture atlantique vers l’Afrique.
En mars 2025, le gouvernement marocain a annoncé la sélection de cinq investisseurs pour six projets liés à l’hydrogène vert dans les régions de Laâyoune-Sakia El Hamra, Dakhla-Oued Eddahab et Guelmim-Oued Noun. L’enveloppe annoncée atteignait 319 milliards de dirhams. Ces projets s’inscrivent dans la stratégie nationale visant à positionner le Maroc sur un marché énergétique émergent.
Pour les autorités marocaines, ces programmes renforcent l’intégration économique et sociale des provinces du Sud. Pour leurs opposants, ils soulèvent une question préalable : qui peut autoriser l’exploitation des ressources d’un territoire dont le statut final n’est pas réglé ?
La Cour de justice de l’Union européenne a renforcé cette controverse le 4 octobre 2024. Elle a jugé que les accords agricoles et de pêche conclus entre l’Union européenne et le Maroc en 2019 ne pouvaient s’appliquer au Sahara occidental sans le consentement du peuple du territoire. La Cour a également estimé que les produits agricoles issus du Sahara occidental devaient être étiquetés comme provenant de ce territoire, et non du Maroc.
Cette décision ne statue pas directement sur les projets d’hydrogène vert. Elle fournit cependant un cadre juridique utilisé par leurs détracteurs. La question du consentement, distincte de celle des retombées économiques locales, devient ainsi centrale dans les débats sur les investissements.
Une bataille d’image qui dépasse Zurich
La séquence du festival révèle un déplacement du débat. Le Sahara occidental n’est plus seulement abordé sous l’angle militaire ou diplomatique. Il apparaît aussi à travers la culture, l’environnement, les chaînes d’approvisionnement et les politiques énergétiques.
Pour le Maroc, cette évolution comporte un risque d’incompréhension internationale. Les projets menés au Sud sont présentés comme la preuve d’une transformation économique concrète. Mais leur exposition dans les campagnes militantes peut les rattacher directement au conflit politique.
Pour le Polisario et les associations sahraouies, la présence d’une personnalité connue comme Greta Thunberg permet d’atteindre des publics éloignés des cercles traditionnels de solidarité. Elle ne modifie pas le rapport de force diplomatique à elle seule. Elle rend toutefois plus difficile l’effacement médiatique du dossier.
La prochaine échéance est désormais claire : le vote du Conseil de sécurité sur la MINURSO, attendu avant le 31 octobre 2026. Il faudra observer le contenu du mandat, la place donnée aux négociations et le vocabulaire employé sur l’autodétermination. À Zurich, les fauteuils vides ont attiré l’attention. La question suivante sera de savoir si cette visibilité produira un débat plus précis sur le statut du territoire, les droits de sa population et l’avenir de ses ressources.