À Libreville, faire le plein est devenu une épreuve de patience. Depuis plusieurs jours, des automobilistes arrivent avant l’aube, tandis que les chauffeurs de taxi tentent de préserver leur activité malgré les limitations imposées aux pompes. L’arrivée d’un navire au port d’Owendo apporte un premier soulagement, mais elle ne règle pas encore toutes les fragilités de la chaîne d’approvisionnement.
Une tension visible dans le Grand Libreville
La pénurie concerne principalement le gasoil, utilisé par les taxis, les véhicules de transport, les entreprises et une partie des équipements fonctionnant au diesel. Dans plusieurs stations de Libreville, d’Akanda et d’Owendo, les files se sont formées dès les premières heures de la matinée.
Certains usagers ont attendu plusieurs heures pour obtenir quelques litres. Des bidons ont été alignés devant les pompes afin de conserver une place dans la file. Dans plusieurs points de vente, les volumes distribués ont été temporairement rationnés. La limite rapportée par des usagers atteignait parfois 15 litres par client.
La situation pèse particulièrement sur les chauffeurs de taxi. Leur revenu dépend directement du nombre de courses réalisées dans la journée. Lorsque le carburant manque, ils doivent choisir entre patienter devant une station, acheter à un prix plus élevé lorsqu’une offre apparaît, ou réduire leur activité.
Cette contrainte touche aussi les ménages. Les déplacements domicile-travail deviennent plus difficiles. Les petits commerçants, les livreurs et les artisans peuvent perdre une journée entière de travail. Dans une capitale où l’activité économique se concentre largement autour du Grand Libreville, une perturbation limitée aux stations-service se répercute rapidement sur les transports et les services.
Une cargaison attendue pour desserrer l’étau
Le ministère gabonais du Pétrole et du Gaz a reconnu une tension temporaire dans l’approvisionnement de certaines stations du Grand Libreville. Dans son communiqué, il explique que la baisse des stocks disponibles chez les distributeurs a conduit à des mesures de gestion et de rationnement.
Les volumes encore disponibles dans les installations de la Société gabonaise d’entreposage des produits pétroliers, la SGEPP, ont été mis à la disposition des distributeurs afin de maintenir une partie des livraisons avant l’arrivée d’une nouvelle cargaison.
Un navire transportant environ 30 000 mètres cubes de carburant a accosté au port d’Owendo dans la nuit du samedi 3 au dimanche 4 octobre 2026, selon des informations publiées par Gabonactu. Les opérations de dépotage et de chargement des camions-citernes ont ensuite commencé afin de réapprovisionner les stations.
Le ministère annonce un retour progressif à la normale à compter du dimanche 4 octobre 2026. La distribution doit d’abord concerner Libreville et les communes voisines, avant de s’étendre aux autres localités. Cette séquence dépend toutefois du rythme de remplissage des camions et de leur acheminement vers les différents points de vente.
De son côté, Gabon 24 rapporte que les autorités avaient prévu l’arrivée du navire dans la soirée du samedi 3 octobre. Le communiqué officiel ne présente pas la situation comme une rupture générale du système, mais comme une baisse temporaire des stocks détenus par les distributeurs.
Le nœud du problème se situe dans la chaîne, pas seulement à la pompe
Le Gabon produit du pétrole, mais cette réalité ne garantit pas automatiquement une disponibilité permanente du gasoil dans les stations. Le pays dépend aussi de la transformation, du stockage, de l’importation de produits raffinés et de la distribution terrestre.
Entre l’arrivée d’un navire et la présence de carburant dans une station, plusieurs étapes doivent fonctionner sans interruption. Le produit doit être déchargé, stocké, réparti entre les opérateurs, transporté par camion puis livré dans les stations. Un retard maritime ou une mauvaise coordination entre ces acteurs peut donc créer une tension rapide, même lorsque le carburant est déjà en route.
Le précédent est connu. En juillet 2024, le quotidien gabonais L’Union avait attribué une pénurie à un retard d’arrivée et de prise en charge d’un navire, ainsi qu’à des difficultés dans le dispatching vers les stations-service. Ce précédent ne permet pas de conclure que les causes sont identiques en octobre 2026. Il montre cependant que la logistique reste un point sensible du dispositif.
La question des stocks de sécurité revient donc au centre du débat. Le Gabon dispose d’infrastructures de stockage, mais l’existence de capacités ne suffit pas. Il faut aussi connaître les volumes réellement disponibles, leur répartition géographique et les délais nécessaires pour les mobiliser.
La concentration de la demande dans le Grand Libreville accentue cette vulnérabilité. Une perturbation dans la capitale peut devenir très visible en quelques heures. À l’intérieur du pays, les distances et l’état des liaisons routières peuvent ensuite ralentir la diffusion du carburant, même après le rétablissement des stocks dans la zone portuaire.
Un enjeu économique et régional pour l’Afrique centrale
Le carburant ne concerne pas seulement les automobilistes. Il conditionne le transport des marchandises, l’activité des entreprises, les déplacements des agents publics et le fonctionnement de certains groupes électrogènes. Une pénurie prolongée peut donc produire un effet en chaîne sur les prix et sur l’accès aux services.
Pour les autorités gabonaises, l’urgence consiste à rétablir les livraisons sans provoquer une nouvelle ruée vers les stations. La distribution devra également être suivie dans les villes de l’intérieur, afin d’éviter que le retour à la normale ne reste limité à la capitale et à ses environs.
À l’échelle régionale, l’épisode rappelle les limites d’une approche fondée uniquement sur la production de pétrole brut. Au sein de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale, la CEMAC, plusieurs pays restent exposés aux tensions sur le raffinage, les importations, le stockage et le transport des produits pétroliers.
Le Gabon devra désormais surveiller trois points. Le premier concerne la vitesse de réapprovisionnement des stations. Le deuxième porte sur la disponibilité du gasoil dans les villes éloignées de Libreville. Le troisième touche à la constitution de réserves capables d’absorber un retard maritime ou une perturbation logistique.
L’arrivée du navire réduit la pression immédiate. Elle ne clôt pas le dossier. Pour les Gabonais, le véritable indicateur sera le retour durable d’un approvisionnement régulier, sans files d’attente à l’aube ni rationnement aux pompes.