Qui décide de ce qui mérite d’être enseigné, conservé dans un musée ou reconnu comme un savoir légitime ? Cette question traverse aujourd’hui les universités, les politiques culturelles et les débats publics, de Dakar à Lima. Elle se trouve au cœur des pensées décoloniales, nées en Amérique latine mais nourries par une histoire intellectuelle qui dialogue fortement avec l’Afrique.

Une critique du monde construit après la conquête

Les pensées décoloniales se structurent surtout à partir des années 1990 autour de chercheurs latino-américains comme le sociologue péruvien Aníbal Quijano et le sémiologue argentin Walter Mignolo. Leur point de départ est simple : la fin des empires coloniaux n’a pas supprimé toutes les hiérarchies héritées de la conquête.

Quijano parle de « colonialité du pouvoir ». Le terme désigne la persistance de classements sociaux, raciaux, économiques et culturels établis pendant la colonisation. Autrement dit, une société peut devenir juridiquement indépendante tout en conservant des mécanismes qui privilégient certains savoirs, certaines langues et certaines représentations du monde.

Cette approche distingue donc la colonisation, qui correspond à une domination politique directe, de la colonialité, qui peut survivre dans les institutions, les économies, les programmes scolaires ou les imaginaires. Elle ne réduit pas les sociétés anciennement colonisées à leur passé. Elle cherche plutôt à comprendre comment ce passé continue d’organiser le présent.

Dans cette généalogie, l’année 1492 occupe une place centrale. L’arrivée des expéditions européennes dans les Amériques ouvre une période de conquête, d’exploitation et de classement des populations. Les chercheurs décoloniaux y voient aussi un moment fondateur de la modernité mondiale, car l’essor économique de l’Europe s’est construit avec la mise en dépendance de territoires et de peuples situés hors du continent européen.

Les conséquences démographiques de la conquête ont été considérables. Elles résultent des guerres, des massacres, du travail forcé et des épidémies. Les historiens discutent encore l’ampleur exacte des pertes selon les régions et les périodes. En revanche, le bouleversement des sociétés amérindiennes ne fait pas débat.

Une pensée issue de plusieurs luttes

La décolonialité ne forme pas une doctrine unique. Elle rassemble des analyses venues de la sociologie, de l’histoire, de la philosophie, des études féministes et des mouvements sociaux. Elle dialogue avec le marxisme, la théorie de la dépendance, la théologie de la libération et les mobilisations autochtones d’Amérique latine.

Elle s’inscrit aussi dans une histoire plus vaste de la critique de la domination. Le psychiatre et militant martiniquais Frantz Fanon a montré les effets psychologiques et politiques du système colonial. Dans Peau noire, masques blancs, publié en 1952, il analyse la manière dont le racisme agit sur les relations sociales et sur la construction de soi. Dans Les Damnés de la Terre, paru en 1961, il relie la violence coloniale à la lutte pour la libération.

Le penseur palestinien Edward Saïd a, de son côté, étudié la fabrication intellectuelle de l’« Orient » par les puissances occidentales. Son travail a contribué à montrer que les représentations ne sont jamais neutres. Elles peuvent soutenir une politique de contrôle, même lorsqu’elles se présentent comme scientifiques ou culturelles.

Les courants décoloniaux latino-américains se distinguent toutefois des études postcoloniales sur un point important. Ils veulent remonter aux débuts de la conquête des Amériques et à la naissance du système moderne de hiérarchies raciales et économiques. Ils ne se limitent donc pas aux empires du XIXe et du XXe siècle.

Pourquoi cette réflexion résonne en Afrique

Le dialogue avec l’Afrique repose sur des expériences communes, sans effacer les différences historiques. Les sociétés africaines ont connu la traite, la conquête territoriale, l’administration coloniale et l’imposition de frontières souvent décidées sans elles. Mais chaque région a suivi une trajectoire particulière. L’histoire de l’Afrique occidentale ne se confond pas avec celle de l’Afrique centrale, de la Corne de l’Afrique ou de l’Afrique australe.

Le continent dispose aussi de ses propres traditions critiques. Fanon, né en Martinique et engagé auprès de la révolution algérienne, appartient à cette histoire transnationale. Le Ghanéen Kwame Nkrumah a analysé le néocolonialisme, c’est-à-dire la poursuite d’une influence extérieure après l’indépendance politique. Le Kényan Ngũgĩ wa Thiong’o a placé la question des langues au centre de la libération culturelle. Plus récemment, le Camerounais Achille Mbembe a interrogé les formes du pouvoir, de la violence et de la représentation de l’Afrique dans le monde contemporain.

La question linguistique reste particulièrement concrète. Dans de nombreux pays africains, l’école et l’administration utilisent principalement l’anglais, le français, le portugais ou l’espagnol. Ces langues permettent de communiquer au-delà des frontières. Cependant, leur domination peut aussi marginaliser les langues africaines et limiter l’accès aux savoirs produits dans les communautés.

L’UNESCO souligne l’importance de transformer les systèmes de connaissance en Afrique, notamment par une meilleure prise en compte des langues, des savoirs endogènes et des réalités sociales du continent. Cette orientation ne consiste pas à rejeter les sciences venues d’ailleurs. Elle invite plutôt à élargir les références et à donner aux chercheurs africains une place centrale dans la production des concepts.

Des applications dans les écoles, les musées et la recherche

La décolonialité ne reste pas confinée aux amphithéâtres. Elle interroge les programmes scolaires, les collections des musées, les archives et les politiques de restitution. Elle demande qui a écrit l’histoire, depuis quel point de vue et avec quelles sources.

Dans l’enseignement de l’histoire africaine, l’enjeu est double. Il faut documenter la violence de la traite et de la colonisation. Il faut aussi montrer les sociétés, les économies, les institutions et les productions intellectuelles qui existaient avant et pendant ces ruptures. Une histoire équilibrée ne remplace pas un récit ancien par un récit inversé. Elle restitue la complexité et les capacités d’action des sociétés africaines.

Dans les musées, la discussion porte sur la provenance des objets, les conditions de leur acquisition et la manière de les présenter. Le débat concerne également les archives conservées hors du continent. L’accès à ces documents est essentiel pour permettre aux chercheurs africains de reconstruire leurs propres récits et de confronter les archives européennes aux sources locales.

Les universités sont elles aussi concernées. Les chercheurs demandent davantage de coopération entre institutions africaines, latino-américaines et asiatiques. Ils plaident également pour des publications accessibles, des financements mieux répartis et une circulation plus équilibrée des savoirs. La question ne porte donc pas seulement sur le contenu des cours. Elle concerne aussi les conditions matérielles de la recherche.

Un courant discuté, loin d’une réponse unique

Les pensées décoloniales font l’objet de critiques. Certains leur reprochent de réduire les sociétés à l’opposition entre dominants et dominés. D’autres dénoncent une tendance à idéaliser les traditions locales ou à utiliser le terme « décolonial » comme une étiquette générale. Le mot est parfois employé dans le débat public comme une accusation politique, notamment à travers la référence polémique au « wokisme ».

Ces critiques rappellent une nécessité : ne pas transformer la décolonialité en dogme. L’Afrique n’est pas un espace homogène. Ses sociétés sont traversées par des rapports de classe, de genre, de génération, de langue et de territoire. Les savoirs locaux eux-mêmes peuvent être inégalement accessibles ou portés par des autorités contestées.

L’intérêt de cette pensée réside donc moins dans une solution prête à l’emploi que dans une méthode de questionnement. Elle oblige à examiner les héritages du pouvoir, à diversifier les sources et à reconnaître la pluralité des expériences historiques. Entre l’Amérique latine et l’Afrique, le dialogue ne repose pas sur une identité parfaite. Il se construit autour d’une interrogation commune : comment produire des savoirs qui ne parlent plus des sociétés africaines et latino-américaines depuis l’extérieur, mais avec elles et à partir de leurs propres expériences ?