À Dakar, la disparition de Cheikh Hamidou Kane renvoie à une question qui dépasse la littérature : comment transmettre le savoir sans perdre le lien avec soi-même ? À 98 ans, l’écrivain sénégalais laisse une œuvre brève, mais durable. Il laisse aussi son nom à une université publique qui tente de rendre l’enseignement supérieur accessible à des dizaines de milliers de jeunes.

Un écrivain au cœur des débats sur le savoir

Cheikh Hamidou Kane est décédé samedi 3 octobre 2026 au soir, à Dakar. L’information a été annoncée le dimanche 4 octobre par l’Agence de presse sénégalaise, puis confirmée par la Radiodiffusion télévision sénégalaise. La levée du corps était prévue le même jour à 16 heures, à l’hôpital de Fann, avant son inhumation au cimetière de Yoff.

Le président Bassirou Diomaye Faye a salué une figure qui a donné à plusieurs générations d’Africains « les mots pour penser » l’ouverture au monde. Le Premier ministre Ousmane Sonko a, de son côté, évoqué une voix majeure de la littérature et de la pensée sénégalaises. L’ancien président Macky Sall a également rendu hommage à l’écrivain.

Ces réactions soulignent la portée nationale de sa disparition. Cheikh Hamidou Kane n’était pas seulement l’auteur d’un classique étudié dans les lycées et les universités. Il appartenait aussi à une génération de cadres africains qui ont participé à la construction des États indépendants, après les années de domination coloniale.

Né le 2 avril 1928 à Matam, dans le Fouta-Toro, au sein d’une famille peule, il a connu une double formation. Il a d’abord fréquenté l’école coranique, avant de rejoindre l’école française. Plus tard, il a étudié le droit et la philosophie à Paris. Il a également été diplômé de l’École nationale de la France d’Outre-mer en 1956.

Cette trajectoire nourrit directement L’Aventure ambiguë, publié en 1961 aux éditions Julliard. Le roman suit Samba Diallo, un jeune homme partagé entre l’enseignement religieux reçu dans son pays et la formation occidentale acquise en Europe. L’ouvrage a reçu le Grand Prix littéraire d’Afrique noire en 1962 et a été traduit dans plus d’une quarantaine de langues, selon l’APS.

Le livre ne présente pas le savoir comme une simple victoire d’un modèle sur un autre. Il met en scène une tension toujours actuelle : apprendre les sciences, les techniques et les idées venues d’ailleurs, tout en conservant la maîtrise de son identité et de son destin. Cette réflexion continue de résonner dans les débats africains sur les programmes scolaires, les langues d’enseignement et la place des humanités.

Du service de l’État à la réflexion sur le développement

De retour au Sénégal en 1959, Cheikh Hamidou Kane a exercé plusieurs responsabilités publiques. Il a notamment été gouverneur de la région de Thiès, haut-commissaire général au Plan, puis ministre du Plan. Il a ensuite travaillé pour l’Unicef, notamment à Lagos et à Abidjan, avant de rejoindre le Centre de recherches pour le développement international, au Canada.

Son parcours ministériel s’est poursuivi à la fin des années 1970 et dans les années 1980. Il a dirigé le ministère du Développement industriel et de l’Artisanat, puis celui du Plan et de la Coopération. Cette expérience donne une profondeur particulière à ses écrits : chez lui, la culture, l’éducation et la politique publique ne formaient pas des domaines séparés.

Son second roman, Les Gardiens du temple, est paru en 1995. Cheikh Hamidou Kane a aussi été distingué en 2019 par le Grand Prix des Mécènes. Sa disparition ferme une longue trajectoire intellectuelle, mais elle intervient alors que l’une de ses idées centrales reste au cœur des choix du Sénégal : élargir l’accès au savoir tout en produisant ses propres réponses.

Une université numérique devenue un test national

En janvier 2023, l’ancien président Macky Sall a décidé de donner le nom de Cheikh Hamidou Kane à l’Université virtuelle du Sénégal. Le décret du 6 mars 2023 a officialisé l’appellation d’Université numérique Cheikh Hamidou Kane, ou UN-CHK.

Créée en 2013, l’institution devait répondre à un problème concret : accueillir davantage de bacheliers dans l’enseignement supérieur, malgré la capacité limitée des campus classiques. Son modèle repose sur les cours à distance, les plateformes numériques et des espaces numériques ouverts dans plusieurs régions du pays.

L’UN-CHK revendique aujourd’hui 73 797 étudiants sur son site officiel. Elle figure ainsi parmi les principaux établissements publics d’enseignement supérieur du Sénégal, derrière l’Université Cheikh-Anta-Diop de Dakar en matière d’effectifs. Son développement traduit une demande forte, notamment chez les jeunes éloignés de la capitale ou contraints de poursuivre leurs études tout en travaillant.

Cette croissance rapide révèle cependant les limites du dispositif. Des étudiants orientés vers l’établissement ont signalé des retards dans la réception du matériel informatique et dans le démarrage des cours. La section locale du Syndicat autonome de l’enseignement supérieur a même alerté sur le risque d’une année universitaire fortement perturbée.

L’université a finalement lancé officiellement l’année académique 2025-2026 le 1er juillet 2026. Dans un communiqué consacré à cette rentrée, l’UN-CHK a annoncé une accélération des activités pédagogiques afin de résorber le retard accumulé par la promotion 13.

Le défi dépasse les écrans

Le cas de l’UN-CHK montre que la transformation numérique ne se résume pas à mettre des cours en ligne. Elle suppose des ordinateurs disponibles, une connexion stable, un accompagnement pédagogique et des espaces de travail adaptés. Ces conditions varient fortement entre Dakar, les autres villes et les zones rurales.

Les étudiants ne vivent donc pas tous la même expérience. Dans la capitale, l’accès à Internet et aux services universitaires est généralement plus simple. Dans les régions, l’enseignement numérique peut réduire les distances, mais il peut aussi accentuer les inégalités lorsque l’équipement ou l’électricité font défaut. Les familles supportent alors une partie des coûts, directement ou indirectement.

Pour l’État sénégalais, l’enjeu est double. Il faut absorber une demande universitaire en hausse, tout en garantissant une formation reconnue et régulière. Pour les étudiants, l’urgence concerne les calendriers, les examens, les diplômes et l’insertion professionnelle. Pour les enseignants, la massification impose de nouveaux outils et une organisation différente du travail.

Cette question s’inscrit aussi dans le cadre de la CEDEAO, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest. La mobilité des étudiants, la reconnaissance des diplômes et la circulation des compétences y deviennent des sujets essentiels. Le Sénégal dispose d’une expérience importante à partager, mais il doit encore consolider la qualité et la continuité de son modèle numérique.

Un héritage littéraire devenu enjeu continental

Le rapprochement entre la mort de Cheikh Hamidou Kane et les difficultés de l’université qui porte son nom n’est pas qu’un symbole. Il rappelle que les grandes questions de son œuvre restent concrètes. Qui produit le savoir ? Qui y accède ? Dans quelles langues ? Et pour servir quel projet de société ?

À l’échelle africaine, l’expérience sénégalaise sera observée par les pays confrontés à la hausse des effectifs universitaires et au manque d’infrastructures. L’enseignement à distance peut ouvrir de nouvelles possibilités. Il ne remplacera toutefois ni l’investissement public, ni l’encadrement, ni la qualité des contenus.

Cheikh Hamidou Kane disparaît au moment où son pays cherche encore l’équilibre entre héritage, modernité et souveraineté éducative. Son œuvre avait posé cette tension dans la fiction. L’UN-CHK la confronte désormais aux réalités des étudiants sénégalais, dans les amphithéâtres virtuels comme dans les espaces numériques de Dakar et des régions.