À Reims, la disparition de Dafroza Gauthier referme une longue page du combat pour la justice du génocide perpétré contre les Tutsi au Rwanda. Mais elle laisse aussi une question ouverte : comment poursuivre, plusieurs décennies après les faits, les personnes soupçonnées d’avoir participé aux massacres et installées à l’étranger ?

Dafroza Gauthier est morte samedi 3 octobre 2026 à Reims, en France, à l’âge de 72 ans. Son décès, annoncé par son époux Alain Gauthier, a été confirmé par plusieurs médias, dont The New Times et TV5MONDE. Elle est décédée des suites d’un cancer, selon les informations publiées après l’annonce de sa mort.

Une vie marquée par l’histoire du Rwanda

Née le 4 août 1954 à Butare, aujourd’hui appelée Huye, dans le sud du Rwanda, Dafroza Mukarumongi avait connu très tôt les violences visant les Tutsi. En 1973, face aux menaces qui pesaient sur sa famille, sa mère l’avait envoyée au Burundi avec sa sœur. La même année, Dafroza rejoint la France.

Elle y retrouve Alain Gauthier, un enseignant français rencontré au Rwanda quelques années auparavant. Le couple se marie en 1977. Leur histoire bascule après le génocide de 1994, qui fait près d’un million de morts entre avril et juillet, principalement parmi les Tutsi, mais aussi parmi les Hutu opposés aux massacres.

La mère de Dafroza Gauthier est tuée le 8 avril 1994 dans une église de Kigali où elle s’était réfugiée. De nombreux membres de sa famille sont également assassinés. Cette tragédie personnelle devient le point de départ d’un engagement judiciaire qui se poursuivra pendant plus de deux décennies.

Avec Alain Gauthier, elle retourne régulièrement au Rwanda pour recueillir des témoignages. Le couple rencontre des rescapés, consulte des archives et échange avec d’anciens détenus. Leur objectif est de documenter les responsabilités individuelles, dans un contexte où les preuves et les témoins peuvent disparaître avec le temps.

Le CPCR, un travail d’enquête au long cours

En 2001, Dafroza et Alain Gauthier fondent le Collectif des parties civiles pour le Rwanda, le CPCR. Cette association accompagne les procédures engagées en France contre des personnes soupçonnées d’avoir participé au génocide et qui y ont trouvé refuge.

Le CPCR ne rend pas la justice. Il rassemble des éléments, identifie des témoins et se constitue partie civile, c’est-à-dire qu’il intervient officiellement dans une procédure pénale au nom des victimes. Les décisions appartiennent ensuite aux magistrats et aux juridictions compétentes.

Le couple a ainsi contribué à l’ouverture de plusieurs dossiers. Selon le bilan rappelé par Le Monde, le CPCR s’est constitué partie civile contre 40 personnes. Huit hommes ont été jugés en France dans des affaires suivies par le collectif. Sept ont été définitivement condamnés, avec des peines allant de quatorze années de prison à la réclusion criminelle à perpétuité.

Ces procès reposent notamment sur le principe de compétence universelle. Il permet à un État de poursuivre certains crimes d’une gravité exceptionnelle, même lorsqu’ils ont été commis à l’étranger, si la personne mise en cause se trouve sur son territoire et si les conditions judiciaires sont réunies.

La France a créé en 2011 un pôle spécialisé dans les crimes contre l’humanité, puis l’Office central de lutte contre les crimes contre l’humanité en 2013. Ces structures ont renforcé l’instruction des dossiers liés au Rwanda, avant d’élargir leur champ à d’autres conflits, notamment en Syrie et en Ukraine.

Une justice confrontée au temps et aux frontières

Le travail de Dafroza Gauthier s’inscrivait dans une histoire judiciaire plus large. Au Rwanda, les juridictions ordinaires et les tribunaux communautaires gacaca ont traité un très grand nombre de dossiers après 1994. À Arusha, en Tanzanie, le Tribunal pénal international pour le Rwanda a jugé plusieurs responsables politiques et militaires de premier plan.

Dans plusieurs pays européens, des procédures ont également été engagées. La Belgique a jugé quatre personnes liées au génocide entre 2001 et 2002. Ces condamnations ont renforcé la détermination du couple Gauthier à agir en France, où vivaient alors des personnes soupçonnées d’avoir participé aux massacres.

Le parcours judiciaire français reste toutefois marqué par la lenteur. Les faits sont anciens. Les témoins vieillissent ou meurent. Les accusés peuvent devenir inaptes à comparaître. Les enquêtes exigent aussi des déplacements, des traductions et une expertise historique souvent complexe.

Cette lenteur ne concerne pas seulement les familles des victimes. Elle touche aussi les sociétés qui cherchent à établir les responsabilités, à lutter contre le négationnisme et à éviter que l’exil transforme la distance géographique en protection judiciaire.

Pour les rescapés rwandais, l’action des Gauthier avait une portée particulière. Elle ne se limitait pas à obtenir des condamnations. Elle visait aussi à faire entendre les récits des survivants devant une juridiction publique, avec des garanties procédurales et un débat contradictoire.

Un héritage qui dépasse la France et le Rwanda

Le décès de Dafroza Gauthier intervient alors que le Rwanda poursuit son travail de mémoire et de justice, tout en renforçant ses liens avec ses voisins d’Afrique de l’Est au sein de la Communauté d’Afrique de l’Est, l’EAC. La question des fugitifs présumés, des extraditions et de la coopération judiciaire reste un enjeu régional.

Elle concerne aussi les pays qui accueillent des réfugiés ou des demandeurs d’asile. La protection accordée aux personnes menacées ne doit pas devenir une immunité pour les auteurs présumés de crimes internationaux. Dans le même temps, toute accusation doit être examinée par une justice indépendante, sur la base de preuves et non de rumeurs.

Au Rwanda comme dans la diaspora, les hommages rendus à Dafroza Gauthier soulignent cette double exigence : préserver la mémoire des victimes et respecter les règles du procès. Son parcours rappelle également que la justice internationale ne repose pas uniquement sur les institutions. Elle avance souvent grâce à des associations, des chercheurs, des témoins et des familles capables de maintenir les dossiers ouverts.

Alain Gauthier devra désormais poursuivre ce travail sans celle qui l’avait commencé à ses côtés. Les procédures encore en cours, les recherches sur les suspects présents en France et la transmission des témoignages diront si l’engagement du couple peut continuer à produire des effets. Pour le Rwanda et pour les rescapés, la disparition de Dafroza Gauthier est donc un deuil, mais aussi un rappel : le temps écoulé depuis 1994 ne fait pas disparaître la responsabilité.