À Kigali comme dans les communautés rwandaises de la diaspora, la disparition de Dafroza Gauthier rappelle une réalité souvent oubliée : la justice du génocide des Tutsi s’est aussi construite grâce à des démarches patientes, menées loin des projecteurs.

Morte à Reims le 3 octobre 2026, à l’âge de 72 ans, la militante franco-rwandaise laisse derrière elle un travail décisif. Pendant près de trois décennies, elle a contribué à faire entendre la parole des rescapés et à poursuivre, en France, des personnes soupçonnées d’avoir participé au génocide commis au Rwanda en 1994.

Une histoire personnelle prise dans celle du Rwanda

Dafroza Gauthier est née Dafroza Mukarumongi le 4 août 1954 à Butare, dans le sud du Rwanda. Elle a grandi dans une famille tutsi confrontée très tôt aux violences politiques et sociales qui ont marqué le pays avant 1994.

À la fin de l’année 1960, un instituteur de son entourage a été tué. Peu après, la maison familiale a été incendiée et les biens de ses proches pillés. En 1973, sa mère l’a envoyée au Burundi avec sa sœur, face à de nouvelles menaces.

La jeune Rwandaise a ensuite rejoint la France. Elle y a retrouvé Alain Gauthier, un enseignant français rencontré à Butare. Le couple s’est marié en 1977.

Leur vie a basculé en 1994. Dafroza Gauthier s’est rendue à Kigali à la fin du mois de février, alors que les tensions s’aggravaient dans la capitale rwandaise. Elle n’a pas réussi à mettre sa famille à l’abri.

Sa mère a été tuée par balle le 8 avril 1994 dans une paroisse où elle s’était réfugiée. Plusieurs dizaines de membres de la famille maternelle de Dafroza Gauthier ont également été exterminés. Elle évoquait la mort de « 70 à 80 personnes », un bilan familial rapporté dans plusieurs témoignages.

Le génocide des Tutsi a fait entre 800 000 et un million de morts entre avril et juillet 1994, selon les estimations historiques retenues par différentes institutions et travaux de référence. Le chiffre exact demeure difficile à établir, mais l’ampleur du crime ne fait pas débat.

Du deuil à la constitution de dossiers judiciaires

Avec Alain Gauthier, Dafroza Gauthier a fondé en 2001 le Collectif des parties civiles pour le Rwanda, ou CPCR. Cette association accompagne les victimes et contribue à documenter les dossiers visant des suspects présents en France.

Le couple ne s’est pas limité à recueillir des récits en Europe. Il s’est rendu au Rwanda pour rechercher des témoins, identifier les lieux de massacres et confronter les déclarations. Ce travail de terrain a permis de transformer des souvenirs fragmentaires en éléments susceptibles d’être examinés par la justice.

Le CPCR s’est constitué partie civile dans plusieurs dizaines de dossiers. D’après les informations publiées par le collectif, huit hommes ont été jugés en France dans des affaires soutenues par son travail. Sept condamnations sont devenues définitives, avec des peines allant de quatorze années de prison à la réclusion criminelle à perpétuité.

La première grande étape judiciaire en France a été le procès de Pascal Simbikangwa, en 2014. Ancien responsable du renseignement sous le président Juvénal Habyarimana, il a été condamné pour génocide et complicité de crimes contre l’humanité.

Ces procès relèvent de la compétence universelle. Ce principe permet à un État de juger certains crimes internationaux, même lorsqu’ils ont été commis à l’étranger, lorsque le suspect se trouve sur son territoire et que les conditions juridiques sont réunies.

La France a progressivement renforcé son dispositif judiciaire. La création, en 2011, d’un pôle spécialisé dans les crimes contre l’humanité, puis celle de l’Office central de lutte contre les crimes contre l’humanité en 2013, ont fourni un cadre plus adapté à ces enquêtes anciennes et complexes.

Une justice longue, entre attentes et limites

Le combat de Dafroza Gauthier s’est inscrit dans un contexte régional et international particulier. Le Tribunal pénal international pour le Rwanda, installé à Arusha, en Tanzanie, a jugé plusieurs responsables majeurs. Les juridictions rwandaises ont, de leur côté, organisé des procès nationaux et utilisé les juridictions communautaires gacaca pour traiter une partie considérable des dossiers.

La justice française a répondu à une autre situation : celle de suspects vivant en France, parfois depuis des années. Les procédures y sont longues. Elles exigent des investigations au Rwanda, la protection de témoins, la traduction de documents et la vérification de faits vieux de plus de trente ans.

Cette lenteur a nourri la frustration des rescapés. Elle a aussi laissé le temps à certains suspects de vieillir ou de mourir avant leur jugement. En revanche, chaque procès a contribué à établir publiquement des faits et à donner une place aux victimes dans le récit judiciaire.

Dafroza Gauthier défendait une formule devenue centrale dans son engagement : « la justice, pas la vengeance ». Cette distinction résumait sa démarche. Il ne s’agissait pas de prolonger le conflit, mais de faire examiner les responsabilités individuelles dans un cadre contradictoire.

Son action a également contribué à déplacer le regard porté sur les rescapés. Ceux-ci n’étaient pas seulement appelés à témoigner de leur souffrance. Ils devenaient des acteurs de la procédure, capables de participer à la recherche de la vérité et à la reconnaissance des crimes.

Une portée qui dépasse la France et le Rwanda

Le décès de Dafroza Gauthier intervient alors que la justice liée au génocide continue de produire des effets en Europe. La Belgique, la France et d’autres pays ont engagé des procédures contre des personnes soupçonnées d’avoir joué un rôle dans les massacres de 1994.

Pour le Rwanda, ces procès restent liés à une question de souveraineté et de mémoire nationale. Kigali demande depuis longtemps que les personnes soupçonnées de génocide ne puissent trouver refuge à l’étranger. Les États européens, eux, doivent concilier les exigences de poursuite, les règles de preuve et les garanties d’un procès équitable.

Dans la région des Grands Lacs, cette histoire continue aussi de peser sur les relations politiques. La mémoire du génocide, les déplacements de populations et les accusations liées aux groupes armés entretiennent une forte sensibilité entre le Rwanda, la République démocratique du Congo et le Burundi.

La trajectoire de Dafroza Gauthier rappelle enfin que la justice internationale ne repose pas uniquement sur les tribunaux. Elle dépend aussi des associations, des témoins, des chercheurs et des familles qui préservent les preuves lorsque les institutions tardent à agir.

Le CPCR poursuivra ce travail sous la responsabilité d’Alain Gauthier. Mais la disparition de sa cofondatrice marque une rupture. Pour de nombreux rescapés, Dafroza Gauthier n’était pas seulement une militante. Elle était une passeuse entre la mémoire familiale, la parole publique et le droit.