À Mekele, la prise de contrôle de la capitale du Tigré a marqué un tournant militaire, mais elle n’a pas mis fin aux tensions qui traversaient l’Éthiopie. Le 28 novembre 2020, les forces fédérales sont entrées dans la ville après plusieurs semaines d’affrontements et de rupture des communications.

Une offensive menée jusqu’au cœur du Tigré

Le conflit avait commencé le 4 novembre 2020, lorsque le gouvernement fédéral a accusé le Front de libération du peuple du Tigré, ou TPLF, d’avoir attaqué des positions de l’armée nationale dans le nord du pays. Le TPLF, qui dirigeait la région depuis plusieurs années, rejetait cette lecture et dénonçait une offensive d’Addis-Abeba contre l’autonomie politique du Tigré.

Dans les semaines suivantes, les forces fédérales éthiopiennes, appuyées par des forces alliées, ont progressé vers Mekele. La ville est la capitale régionale du Tigré. Elle se trouve à environ 150 kilomètres de la frontière avec l’Érythrée, un pays directement impliqué dans les rapports de force du nord de l’Éthiopie.

Le 27 novembre, des forces alliées au gouvernement fédéral ont annoncé la reprise de l’aéroport de Mekele. Le lendemain, des camions transportant des soldats fédéraux ont été filmés dans les rues de la ville. Plusieurs habitants et des sources humanitaires citées par la presse internationale ont alors indiqué qu’aucun affrontement majeur n’était immédiatement visible dans le centre urbain.

Le gouvernement du Premier ministre Abiy Ahmed a déclaré que l’armée fédérale contrôlait Mekele. L’annonce a été relayée par l’Ethiopian News Agency, l’agence publique éthiopienne. La communication officielle présentait cette opération comme le rétablissement de l’ordre constitutionnel dans la région.

Le TPLF et ses responsables se sont retirés de la capitale régionale avant ou au moment de l’entrée des forces fédérales. Dans plusieurs quartiers, des informations ont également fait état de pillages visant des commerces et des bâtiments administratifs. En raison de la coupure des télécommunications et de l’accès limité à la zone, l’ampleur exacte de ces faits restait difficile à établir.

Une victoire militaire dans une région déjà fragilisée

La progression vers Mekele faisait suite à plusieurs avancées de l’armée fédérale dans le sud du Tigré. Les forces gouvernementales avaient notamment repris Alamata, puis Maychew, deux localités situées sur l’axe menant vers la capitale régionale. Des combats avaient aussi opposé les forces en présence dans la région voisine de l’Afar.

Cette séquence a donné à Addis-Abeba un avantage territorial important. Cependant, le contrôle d’une capitale régionale ne signifiait pas la disparition du TPLF ni la fin de ses réseaux politiques et militaires. Le mouvement disposait d’un ancrage ancien dans la société tigréenne et connaissait le terrain montagneux de la région.

La prise de Mekele intervenait après un ultimatum de 72 heures lancé par Abiy Ahmed aux forces tigréennes. Le Premier ministre avait averti qu’une opération contre la ville commencerait si elles ne déposaient pas les armes. Amnesty International avait alors demandé la protection des civils et un accès humanitaire sans entrave.

Ces avertissements prenaient une dimension particulière dans une ville densément peuplée. Les habitants avaient déjà subi les effets de la coupure des communications, des difficultés d’approvisionnement et de l’interruption de plusieurs services essentiels. L’Organisation des Nations unies a ensuite insisté sur la nécessité d’un accès humanitaire immédiat et sans condition à Mekele et à l’ensemble du Tigré.

Le 30 novembre 2020, le secrétaire général de l’ONU a appelé à faciliter l’aide destinée aux populations touchées. L’ONU faisait alors état de besoins humanitaires importants, dans une région où les déplacements, les combats et les restrictions de circulation compliquaient l’action des organisations présentes sur le terrain.

Le risque d’une victoire sans règlement politique

Pour le gouvernement fédéral, l’entrée dans Mekele renforçait l’autorité d’Addis-Abeba et permettait d’installer une administration provisoire dans la région. Pour une partie de la population tigréenne, elle ouvrait cependant une période d’incertitude. Le changement de contrôle militaire ne réglait ni les rivalités politiques ni les questions liées à la représentation régionale.

La situation concernait aussi les régions voisines. Des forces venues d’Amhara ont participé aux opérations aux côtés de l’armée fédérale, tandis que l’implication de troupes érythréennes a rapidement suscité des accusations et des demandes d’enquête. Le conflit risquait ainsi de dépasser le seul face-à-face entre Addis-Abeba et le TPLF.

Le Tigré occupe une position stratégique dans la Corne de l’Afrique. La région borde l’Érythrée et se trouve non loin du Soudan. Toute instabilité prolongée pouvait donc peser sur les déplacements de population, les échanges transfrontaliers et les équilibres sécuritaires de l’Autorité intergouvernementale pour le développement, l’IGAD, l’organisation régionale qui réunit plusieurs pays de la Corne de l’Afrique.

Les premiers rapports publiés après la reprise de Mekele ont aussi souligné la difficulté de vérifier les informations venant du terrain. L’Comité international de la Croix-Rouge avait averti que les combats et le black-out des communications rendaient l’évaluation des besoins particulièrement complexe.

Un tournant qui n’a pas clos la guerre

La chute de Mekele a été présentée par Addis-Abeba comme l’achèvement de l’opération militaire. Pourtant, les combats se sont poursuivis dans plusieurs zones du nord de l’Éthiopie. Des forces tigréennes se sont repliées avant de réorganiser leur résistance, tandis que les populations civiles ont continué de subir les conséquences de l’insécurité, des destructions et des restrictions d’accès.

Les enquêtes menées par la suite ont documenté des abus commis par plusieurs parties au conflit, notamment des exécutions, des violences sexuelles, des déplacements forcés et des pillages. Le rapport conjoint de la Commission éthiopienne des droits de l’homme et du Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme a également relevé des destructions de biens civils et d’infrastructures indispensables.

La reprise de Mekele a donc changé le rapport de force sans résoudre la crise politique. Elle a placé Addis-Abeba devant un double défi : rétablir les services publics et l’aide humanitaire, tout en évitant qu’une victoire militaire ne transforme le Tigré en territoire durablement administré par la contrainte. La suite du conflit allait confirmer que le contrôle d’une capitale ne suffisait pas à reconstruire la confiance entre le pouvoir fédéral et une région profondément divisée.