Dans une chambre d’hôpital comme dans un élevage, une infection peut désormais résister aux traitements qui la combattaient autrefois. En Afrique subsaharienne, cette évolution fragilise les soins, alourdit les dépenses et met à l’épreuve les systèmes de surveillance.
La résistance aux antimicrobiens, ou RAM, désigne la capacité de bactéries, virus, parasites ou champignons à ne plus répondre correctement aux médicaments utilisés contre eux. Elle ne relève donc pas seulement de la prescription d’antibiotiques. Elle concerne aussi la médecine animale, l’agriculture, l’alimentation et l’environnement.
Une menace déjà visible dans les systèmes de santé
La question n’appartient plus à un futur lointain. Des professionnels de santé africains la rencontrent déjà dans les services hospitaliers, les laboratoires et les centres de soins. Lorsqu’un traitement échoue, l’infection peut durer plus longtemps, nécessiter une hospitalisation prolongée ou imposer le recours à des médicaments plus coûteux.
Les estimations mondiales disponibles donnent une idée de l’ampleur du phénomène. En 2021, la résistance bactérienne aux antimicrobiens aurait été associée à 4,71 millions de décès dans le monde, dont 1,14 million directement attribuables à cette résistance. Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), l’Afrique subsaharienne affichait alors les taux de mortalité les plus élevés.
Ces chiffres restent des estimations. Ils montrent toutefois une réalité importante : les régions qui disposent de moins de moyens pour diagnostiquer rapidement les infections sont aussi celles qui disposent de moins de données précises pour les mesurer.
La vulnérabilité de nombreux pays tient à plusieurs facteurs. Dans certaines zones rurales ou éloignées, le prélèvement biologique, la culture d’une bactérie et l’analyse de sa sensibilité aux traitements restent difficiles d’accès. Le professionnel de santé doit alors parfois commencer un traitement sans disposer d’une confirmation biologique.
Cette situation favorise les traitements inadaptés. Elle peut conduire à l’utilisation répétée d’antibiotiques inefficaces, ce qui augmente la pression exercée sur les microbes et accélère l’apparition de résistances.
Le laboratoire, premier rempart contre les traitements à l’aveugle
Dans la lutte contre la RAM, l’antibiogramme joue un rôle central. Ce test permet de vérifier, en laboratoire, quels antibiotiques peuvent agir sur la bactérie responsable d’une infection. Le médecin peut ensuite ajuster sa prescription au lieu de s’appuyer uniquement sur des hypothèses.
Pour le microbiologiste ivoirien Jaurès Cédric Yapi, ce diagnostic doit être disponible au plus près des patients. Un laboratoire situé uniquement dans une grande capitale ne suffit pas à couvrir un pays. Les échantillons doivent pouvoir circuler dans de bonnes conditions, les équipements doivent fonctionner et les résultats doivent revenir rapidement au clinicien.
Le défi reste considérable à l’échelle continentale. Une étude soutenue par Africa CDC et la Société africaine de médecine de laboratoire a évalué les réseaux de plus de 50 000 laboratoires dans 14 pays africains. Elle indique que seuls 1,3 % réalisaient couramment des analyses bactériologiques ciblant les agents prioritaires de la RAM. Plus de 261 millions de personnes seraient ainsi privées d’un accès régulier à ces tests.
Le problème ne se limite pas à l’achat d’appareils. Un laboratoire doit aussi disposer de réactifs, d’électricité, de personnels formés, de procédures de contrôle qualité et d’un système fiable pour transmettre ses données. Sans ces éléments, les résultats restent incomplets ou difficilement comparables entre établissements.
Le renforcement des réseaux régionaux peut aider à combler ces écarts. Africa CDC développe notamment des dispositifs reliant instituts de santé publique, universités, laboratoires privés et publics, centres de référence et réseaux vétérinaires. Cette organisation vise à améliorer la détection et le partage des informations sur les agents résistants.
Une seule santé pour suivre le parcours des résistances
Une bactérie résistante ne reste pas enfermée dans un hôpital. Elle peut circuler entre les personnes, les animaux, les aliments, les sols et les eaux usées. C’est pourquoi l’approche « Une seule santé » associe la santé humaine, la santé animale et la protection de l’environnement.
Dans les élevages, l’usage préventif ou excessif de certains antimicrobiens peut contribuer à sélectionner des bactéries résistantes. Ces bactéries peuvent ensuite atteindre les chaînes alimentaires ou contaminer les milieux naturels. Le phénomène touche donc aussi la productivité agricole, la sécurité alimentaire et la confiance dans les filières.
En Côte d’Ivoire, un plan national multisectoriel couvrant la période 2021-2025 a associé les secteurs de la santé, de l’élevage, de l’agriculture, de l’environnement et de la recherche. La plateforme nationale « Une seule santé » et un groupe technique consacré à la RAM ont été mobilisés pour coordonner les actions.
Cette coordination doit dépasser les textes officiels. Elle doit produire des données communes, organiser les alertes et préciser la responsabilité de chaque administration. Elle doit aussi atteindre les établissements de santé, les pharmacies, les vétérinaires, les producteurs et les communautés.
Le financement doit survivre aux projets ponctuels
La plupart des pays africains ont engagé des plans d’action contre la RAM. Mais l’écart demeure important entre l’existence d’un document national et son application quotidienne. Les projets financés pour quelques années peuvent installer un réseau ou former des équipes. Ils ne garantissent pas toujours la continuité des salaires, des réactifs et de la maintenance.
Le Dr Yapi identifie une priorité : financer durablement les réseaux de surveillance et les centres nationaux de référence. Ces structures doivent pouvoir confirmer les infections, suivre l’évolution des résistances et transmettre des données utilisables par les autorités sanitaires.
L’Union africaine a prolongé cette logique avec un cadre de contrôle de la RAM pour 2026-2030. Le document met l’accent sur l’accès aux diagnostics, la surveillance, la coordination « Une seule santé », la prévention des infections et la mise en place de financements durables.
Cette dernière exigence est décisive. Un système de surveillance ne se résume pas à une plateforme numérique. Il repose sur des techniciens, des biologistes, des épidémiologistes, des vétérinaires et des agents capables d’interpréter les données dans la durée.
Former, réglementer et mieux informer
La formation constitue un autre levier. Les médecins, pharmaciens, dentistes et vétérinaires doivent apprendre à choisir les antimicrobiens selon l’infection, le patient et les résultats du laboratoire. La prescription doit être réévaluée lorsque les données biologiques montrent qu’un autre traitement serait plus pertinent.
La réglementation concerne également la vente et la qualité des médicaments. L’automédication, la circulation de produits falsifiés ou de qualité insuffisante et l’accès non encadré aux antibiotiques compliquent la lutte contre la résistance.
La sensibilisation du public doit accompagner ces mesures. Un antibiotique ne traite pas toutes les fièvres et ne doit pas être interrompu ou repris sans avis médical. Toutefois, informer les patients ne peut pas remplacer l’accès à un diagnostic abordable et à des soins de proximité.
Pour les capitales africaines comme pour les zones rurales, l’enjeu est désormais de transformer les engagements en services visibles. La prochaine étape se jouera dans la continuité des financements, la qualité des laboratoires et la circulation des données entre les secteurs. Sans cette base, la RAM continuera de progresser plus vite que les réponses mises en place.