À Abidjan, les obsèques de Sidya Touré vont réunir une histoire guinéenne et une trajectoire ivoirienne. L’ancien Premier ministre de Guinée doit être inhumé en Côte d’Ivoire, pays où il est né, où il a construit une grande partie de sa carrière et où il a vécu ses dernières années loin de Conakry.

La dépouille de l’opposant est attendue vendredi 2 octobre 2026 à l’aéroport international Félix-Houphouët-Boigny d’Abidjan. D’après le programme communiqué par sa famille, des condoléances seront reçues du dimanche 4 au mardi 6 octobre, avant la levée du corps et la prière mortuaire prévues jeudi 8 octobre à la Grande Mosquée de la Riviera Golf.

Un choix familial chargé de sens

Sidya Touré est décédé à Paris à l’âge de 81 ans. Les sources consultées divergent légèrement sur la date exacte de sa disparition, certaines indiquant le vendredi 25 septembre et d’autres le samedi 26 septembre 2026. La famille a, en revanche, confirmé le choix d’Abidjan pour les funérailles.

Ce choix tient d’abord à l’ancrage personnel de l’ancien chef du gouvernement guinéen. Né à Dimbokro, en Côte d’Ivoire, Sidya Touré y a effectué l’essentiel de son parcours administratif avant de retourner en Guinée pour entrer en politique. Il a notamment occupé des responsabilités dans les finances publiques et travaillé au sein de l’appareil gouvernemental ivoirien.

Son parcours est également lié à Alassane Ouattara. Dans les années 1990, alors que celui-ci était Premier ministre de Côte d’Ivoire, Sidya Touré a exercé comme directeur de cabinet à la Primature. Cette proximité professionnelle s’est prolongée au fil des années. L’ancien responsable guinéen appelait affectueusement le président ivoirien « grand-frère », selon des témoignages rapportés par son entourage.

La présence éventuelle d’Alassane Ouattara aux obsèques n’a pas été officiellement confirmée dans les informations disponibles. Toutefois, plusieurs sources ivoiriennes rapportent que le chef de l’État suivait personnellement l’organisation de la cérémonie. Cette implication souligne le caractère particulier du lien entre les deux hommes.

Une figure majeure de la politique guinéenne

Sidya Touré a dirigé le gouvernement guinéen de 1996 à 1999 sous la présidence de Lansana Conté. À son départ de la Primature, il a fondé et dirigé l’Union des forces républicaines, l’UFR, un parti d’opposition qui s’est progressivement imposé dans le paysage politique national.

Il a été candidat à l’élection présidentielle en Guinée à deux reprises. Son parti a aussi participé aux débats sur la gouvernance, la Constitution et les conditions d’organisation des scrutins. En 2020, l’UFR avait refusé de soutenir la candidature d’Alpha Condé à un troisième mandat, dans un contexte de fortes tensions autour de la réforme constitutionnelle.

Après le coup d’État du 5 septembre 2021, qui a renversé Alpha Condé, Sidya Touré a pris ses distances avec les autorités de transition dirigées par le Comité national du rassemblement pour le développement, le CNRD. Cette structure militaire a alors promis de conduire la Guinée vers un retour à l’ordre constitutionnel.

La transition guinéenne a toutefois été marquée par des désaccords persistants avec les partis politiques et les organisations de la société civile. Le calendrier électoral, la durée de la transition et la possibilité pour les dirigeants militaires de participer à la vie politique ont nourri les tensions. Dans ce contexte, Sidya Touré a vécu plusieurs années à Abidjan.

Entre exil politique et tensions avec Conakry

Les autorités guinéennes ont exprimé le souhait que l’ancien Premier ministre repose en Guinée. Le Premier ministre Bah Oury a présenté cette demande comme une marque de respect envers un ancien chef de gouvernement. La famille a néanmoins retenu la Côte d’Ivoire.

Un responsable proche de l’UFR a expliqué que le retour de la dépouille à Conakry était, selon lui, « inconcevable ». Il a également évoqué les « humiliations » que Sidya Touré aurait subies de la part du pouvoir guinéen, ainsi que la confiscation de sa maison. Ces accusations relèvent de la position de son entourage et n’ont pas été établies de manière indépendante dans les sources disponibles.

La question du logement de Sidya Touré s’inscrit dans un contexte plus large. Depuis la prise du pouvoir par les militaires, plusieurs responsables politiques ont dénoncé des expulsions, des restrictions de mouvement et des procédures visant des figures de l’opposition. Les autorités de transition affirment, de leur côté, agir dans le cadre de la récupération du patrimoine de l’État et de la réorganisation des institutions.

Cette divergence explique en partie la portée politique du lieu choisi pour l’inhumation. Il ne s’agit pas seulement d’une décision familiale. Elle traduit aussi la distance qui s’est installée entre l’ancien Premier ministre et les autorités de Conakry au cours des dernières années.

Abidjan, espace politique régional

La capitale économique ivoirienne accueille depuis plusieurs années des responsables guinéens en exil, dont l’ancien Premier ministre Cellou Dalein Diallo et Sidya Touré. Abidjan joue ainsi un rôle particulier dans les recompositions politiques de l’Afrique de l’Ouest, même si la Côte d’Ivoire ne se présente pas comme une terre officielle d’accueil de l’opposition régionale.

Cette situation intervient alors que les relations entre la Côte d’Ivoire et la Guinée restent suivies au sein de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, la CEDEAO, organisation chargée de favoriser la coopération et la stabilité entre ses membres. Depuis les coups d’État au Mali, au Burkina Faso et en Guinée, l’organisation régionale est confrontée à une crise d’autorité et à des désaccords sur les transitions militaires.

La disparition de Sidya Touré intervient donc à un moment sensible. Son parcours rappelle les circulations anciennes entre les administrations ouest-africaines, les partis politiques et les capitales de la région. Il montre aussi combien les trajectoires nationales restent liées aux réseaux professionnels et familiaux construits à l’échelle régionale.

Les cérémonies d’Abidjan permettront de mesurer la place que la Guinée, la Côte d’Ivoire et les responsables politiques de la sous-région souhaitent lui reconnaître. Au-delà de l’hommage, elles constitueront un moment d’observation des relations entre Conakry et Abidjan, ainsi que de l’avenir politique de l’UFR après la disparition de son fondateur.