À Fort Portal, dans l’ouest de l’Ouganda, un ancien présentateur de télévision a changé de rôle en quelques semaines. Edward Rukidi Kijanangoma, 56 ans, est devenu le nouveau souverain du royaume de Tooro après la disparition brutale du roi Oyo Nyimba Kabamba Iguru Rukidi IV. Son accession ouvre une nouvelle page pour une institution culturelle influente, mais elle laisse aussi une question sensible en suspens : qui devait réellement hériter du trône ?

Un royaume marqué par la mort soudaine de son « roi enfant »

Le roi Oyo est mort le 27 août 2026, à l’âge de 34 ans, alors qu’il recevait des soins contre un cancer aux États-Unis. Il avait succédé à son père en 1995, à seulement trois ans. Pendant trois décennies, son parcours avait accompagné l’histoire récente de Tooro, l’un des royaumes traditionnels officiellement reconnus par l’État ougandais.

Son règne avait commencé dans l’enfance, mais Oyo avait ensuite grandi dans sa fonction. Sa disparition a donc provoqué une émotion particulière dans le royaume et au-delà. Les autorités ougandaises ont organisé des funérailles officielles, tandis que les responsables culturels appelaient à préserver l’unité de la communauté. Le récit officiel des funérailles du roi Oyo souligne l’importance accordée à cette institution dans la vie nationale.

La succession n’a toutefois pas suivi une ligne évidente. Des membres de la famille royale ont affirmé que le défunt souverain avait laissé un jeune fils et un testament en sa faveur. La reine mère, Best Kemigisa, a demandé que cette volonté soit respectée. De son côté, le clan Babiito, qui détient la responsabilité traditionnelle de choisir le souverain, a soutenu que l’enfant n’avait pas été présenté ni reconnu selon les règles de Tooro.

Le choix du clan Babiito face à une contestation familiale

Le clan Babiito a confié la procédure à un comité de 21 membres. Après l’examen de plusieurs lignées royales, celui-ci a retenu le prince Edward Rukidi Kijanangoma. Le Conseil suprême du royaume a ensuite approuvé cette décision le 15 septembre 2026. La validation par le Conseil suprême de Tooro a consolidé la position du nouveau souverain avant son intronisation.

Kijanangoma et Oyo étaient cousins. Tous deux descendaient du roi George David Matthew Kamurasi Rukidi III, qui a régné sur Tooro de 1928 à 1965. Le nouveau roi appartient donc à une branche reconnue de la dynastie. Pour les responsables du royaume, cette filiation permet de respecter les normes coutumières lorsque la succession directe n’est pas établie.

La famille d’Oyo n’a pas accepté cette lecture. Best Kemigisa a dénoncé l’annonce d’un nouveau roi alors que le corps de son fils se trouvait encore à proximité. Elle a aussi expliqué que l’enfant présenté comme l’héritier se trouvait au Texas et que son retour en Ouganda était devenu difficile dans un climat de tension. Ces déclarations restent au cœur du différend, même si la cérémonie du 29 septembre a désormais consacré Kijanangoma.

Les autorités nationales ont reconnu la procédure suivie par le clan Babiito. Le gouvernement a estimé qu’aucune plainte officielle ne bloquait le couronnement. Le président Yoweri Museveni a assisté à la cérémonie, un signal politique important dans un pays où les royaumes n’exercent plus d’autorité gouvernementale, mais conservent une forte légitimité culturelle.

De la télévision au palais de Karuziika

Avant de devenir Omukama, le titre traditionnel du roi de Tooro, Kijanangoma était connu comme journaliste. Formé à l’université Makerere, à Kampala, il a étudié la communication de masse avant de travailler à la radio et à la télévision. Il a notamment exercé à l’Uganda Broadcasting Corporation, le groupe audiovisuel public, où il a occupé des fonctions de présentateur et de rédacteur en chef.

Cette expérience lui donne une visibilité nationale rare pour un prince issu d’une lignée secondaire. Elle lui offre aussi une connaissance directe des débats publics, des institutions et des attentes d’une population qui ne vit pas seulement autour du palais. Dans son premier message, Kijanangoma a insisté sur l’unité et sur sa volonté de rendre le palais plus accessible.

Le couronnement, organisé à Karuziika Palace, à Fort Portal, a mêlé rites coutumiers et cérémonial public. Les étapes traditionnelles comprennent notamment un parcours rituel, une mise à l’épreuve symbolique et la bénédiction par les membres du clan royal. Ces gestes rappellent que la royauté de Tooro ne repose pas uniquement sur une succession familiale. Elle dépend aussi d’un processus d’acceptation par les lignées et les autorités coutumières.

Le choix du nom Nyabongo I renforce cette continuité dynastique. Selon les explications données par les institutions ougandaises, Kijanangoma appartient à la lignée Kijanangoma, rattachée à l’ancienne maison royale. Son nom familial est lui-même associé au tambour royal, un symbole de l’autorité et de la transmission.

Une institution culturelle dans l’Ouganda contemporain

Les royaumes ougandais ont été abolis en 1967, avant d’être restaurés au début des années 1990. Leur retour n’a pas rétabli de pouvoir exécutif. Les souverains ne gouvernent ni les administrations locales ni les forces de sécurité. En revanche, ils jouent un rôle dans la préservation des langues, des traditions, des cérémonies et de la cohésion communautaire.

Tooro partage cette configuration avec le Buganda, le Bunyoro et le Busoga, les autres grandes institutions royales reconnues en Ouganda. Le Buganda reste le plus peuplé et englobe Kampala. Tooro s’étend dans l’ouest du pays, autour de Fort Portal, dans une région liée aux monts Rwenzori, aux activités agricoles et au tourisme culturel.

Le royaume s’inscrit également dans l’espace de la Communauté d’Afrique de l’Est, l’EAC, qui réunit plusieurs pays de la région autour de la coopération économique et politique. Cette dimension régionale ne donne pas aux rois une compétence institutionnelle dans l’EAC. Elle rappelle toutefois que les autorités coutumières évoluent dans des sociétés où la mobilité, les échanges transfrontaliers et les identités historiques dépassent les frontières administratives.

La priorité de Kijanangoma sera désormais de transformer sa légitimité dynastique en confiance durable. Le défi concerne d’abord la famille royale, mais aussi les sujets de Tooro, les responsables religieux, les autorités locales et les jeunes générations. Le nouveau roi devra maintenir le fonctionnement des institutions du royaume tout en répondant aux interrogations sur l’héritage d’Oyo.

Pour l’Ouganda, cette succession montre que les monarchies culturelles restent des acteurs sociaux importants, même sans pouvoir politique formel. Elle rappelle aussi qu’une transition coutumière peut devenir une question nationale lorsque la filiation, la tradition et la reconnaissance publique ne coïncident pas. La prochaine étape sera d’observer si le couronnement apaise la contestation ou s’il ouvre une nouvelle séquence de discussions au sein de la famille royale de Tooro.