Dans le nord de l’Éthiopie, la reprise des combats ne se limite plus à un affrontement local au Tigré. Elle met désormais en tension trois régions, plusieurs forces armées et des équilibres déjà fragiles autour de la mer Rouge et du Nil. Pour les habitants, l’urgence est immédiate : les hôpitaux reçoivent des centaines de blessés et de nouvelles familles quittent leurs localités.
Un front élargi du Tigré à l’Afar
Les combats ont éclaté le 23 septembre 2026 dans plusieurs zones du nord de l’Éthiopie. Ils opposent les forces fédérales à une coalition armée formée autour des Forces de défense tigréennes, proches du Front de libération du peuple du Tigré, le TPLF. Cette alliance rassemble aussi des groupes actifs en Afar, en Amhara et dans d’autres régions du pays.
La coalition, annoncée quelques jours plus tôt, cherche à coordonner des mouvements qui poursuivent des objectifs différents. Certains contestent la centralisation du pouvoir à Addis-Abeba. D’autres défendent des revendications territoriales ou une plus grande autonomie régionale. Leur rapprochement donne toutefois aux combats une dimension nationale.
Les affrontements se concentrent notamment dans le sud du Tigré, autour d’Alamata et de Korem, ainsi qu’en Afar et dans les zones frontalières de l’Amhara. Les Forces de défense tigréennes ont revendiqué des avancées dans plusieurs localités. Les forces fédérales éthiopiennes, appuyées par des unités alliées, ont annoncé avoir repris Alamata le 28 septembre.
La situation reste difficile à vérifier sur le terrain. Les communications sont perturbées dans plusieurs secteurs et les informations militaires sont présentées par chaque camp. Le centre de données ACLED, qui suit les conflits armés, confirme néanmoins l’ouverture de plusieurs fronts dans le Tigré, l’Afar et l’Amhara.
Les structures de santé sous pression
La conséquence la plus visible est l’afflux de blessés. Médecins sans frontières indique que les hôpitaux de Korem et d’Alamata ont accueilli plus de 420 blessés entre le 22 et le 25 septembre. Dans la ville de Shire, au nord-ouest du Tigré, plus de 300 personnes blessées étaient arrivées à l’hôpital Suhul au 25 septembre.
Ces chiffres ne constituent pas un bilan général. Ils concernent les patients admis dans des établissements suivis ou soutenus par l’organisation médicale. Ils montrent toutefois l’ampleur de la pression exercée sur un système de santé déjà affaibli par la guerre du Tigré, achevée par l’accord de Pretoria en novembre 2022.
À Mekele, capitale du Tigré, une source médicale citée dans les premières heures de l’escalade a fait état de 44 civils blessés par des tirs d’artillerie, dont 33 enfants. Cette information n’a pas pu être transformée en bilan global indépendant. Elle illustre néanmoins la place croissante des zones urbaines dans les combats.
En Afar, les déplacements de population prennent une autre forme. L’Association pour le développement des pasteurs afar a estimé entre 120 000 et 150 000 le nombre de personnes ayant fui leurs domiciles. Ce chiffre, attribué à une organisation locale, doit être considéré avec prudence tant que les agences humanitaires ne disposent pas d’un accès complet aux zones concernées.
Les conséquences dépassent les pertes directes. Les familles déplacées perdent l’accès aux marchés, aux écoles et aux troupeaux. Les routes deviennent incertaines. Dans les zones rurales, où l’économie dépend largement de l’élevage et du commerce de proximité, quelques jours de rupture peuvent suffire à fragiliser durablement les revenus.
Addis-Abeba accuse trois voisins
Le chef d’état-major de l’armée éthiopienne a accusé l’Érythrée, le Soudan et l’Égypte de soutenir la coalition armée. Il a également évoqué l’intervention de puissances extérieures. Ces accusations n’établissent pas, à elles seules, l’existence d’un transfert d’armes ou d’une participation directe aux combats.
L’Érythrée et le Soudan ont rejeté ces accusations. Les autorités éthiopiennes n’ont pas rendu publiques, dans les éléments disponibles, des preuves permettant de confirmer précisément la nature du soutien dénoncé. Cette distinction est importante dans un conflit où les déclarations officielles servent aussi à mobiliser l’opinion et à justifier les choix militaires.
La relation entre Addis-Abeba et Asmara reste pourtant particulièrement sensible. L’Érythrée avait combattu aux côtés du gouvernement éthiopien pendant la guerre du Tigré, entre 2020 et 2022. Depuis, les tensions se sont ravivées autour de la sécurité de la frontière, du rôle du TPLF et de la volonté affichée par l’Éthiopie de retrouver un accès direct à la mer.
Le Soudan constitue un autre facteur de tension. La frontière entre les deux pays est disputée dans la zone d’Al-Fashaga. Khartoum est aussi absorbé par sa propre guerre entre l’armée soudanaise et les Forces de soutien rapide. La présence de réfugiés et de combattants tigréens sur le territoire soudanais alimente les soupçons réciproques, sans prouver automatiquement une aide organisée aux forces rebelles.
Le cas de l’Égypte renvoie enfin au dossier du Grand barrage de la Renaissance éthiopienne, construit sur le Nil Bleu. Le Caire et Addis-Abeba s’opposent depuis plusieurs années sur les modalités de remplissage et d’exploitation du barrage. L’Égypte entretient également des relations étroites avec Khartoum. Cette convergence stratégique nourrit la méfiance éthiopienne, même si aucun transfert direct d’armes aux forces tigréennes n’a été publiquement établi.
Une crise nationale aux effets régionaux
La reprise des hostilités fragilise l’accord de Pretoria, qui avait mis fin à deux années de guerre ouverte au Tigré. Ce texte n’avait pas supprimé les différends politiques, territoriaux et sécuritaires. Il avait surtout réduit l’intensité des combats et permis la reprise progressive de l’aide humanitaire.
Le gouvernement fédéral doit désormais gérer plusieurs foyers de violence à la fois. En Amhara, il affronte les milices Fano, autrefois alliées contre le TPLF. En Oromia, l’Armée de libération oromo reste active. Dans le nord-est, l’instabilité en Afar menace les routes reliant l’Éthiopie au port de Djibouti, un corridor essentiel pour les importations et les exportations éthiopiennes.
La crise concerne donc directement l’Autorité intergouvernementale pour le développement, l’IGAD, organisation régionale qui regroupe plusieurs pays de la Corne de l’Afrique. Elle concerne aussi l’Union africaine, dont le siège se trouve à Addis-Abeba. Une internationalisation du conflit compliquerait les efforts de médiation et pourrait affecter les équilibres autour de la mer Rouge.
Les prochains jours seront déterminants. Il faudra surveiller l’évolution des combats autour de Mekele, d’Alamata et de l’Afar, l’accès des organisations humanitaires et la réalité des soutiens extérieurs allégués. Sans mécanisme de désescalade, une crise née du contentieux tigréen pourrait s’étendre à l’ensemble du nord de l’Éthiopie.