Dans l’histoire algérienne, une date ne se résume pas toujours à la version retenue par les archives du vainqueur. Les journées des 23 et 24 décembre 1847, à Ghazaouet, près de la frontière marocaine, illustrent cette bataille autour des mots : Abd el-Kader a-t-il capitulé, ou a-t-il conclu un accord de cessation des combats assorti de garanties précises ?
La question n’est pas seulement sémantique. Elle touche au statut politique de l’émir, à la nature de la conquête française et au respect d’une parole donnée. Elle continue aussi de nourrir le rapport de l’Algérie à sa propre mémoire, comme en témoignent les travaux menés autour de la figure d’Abd el-Kader à Alger et dans la diaspora.
Un dirigeant algérien face à une puissance coloniale
Entre 1832 et 1847, Abd el-Kader dirige une résistance organisée contre l’expansion française en Algérie. Son autorité s’étend sur une partie importante de l’Ouest et du Centre du pays. Le ministère algérien des Affaires étrangères présente cette période comme celle où l’émir fait reconnaître son autorité et contribue à la formation d’un État algérien face à l’occupation française.
Cette légitimité ne repose pas uniquement sur les armes. En 1832, des tribus lui accordent la moubaya, c’est-à-dire une allégeance politique et religieuse. Abd el-Kader adopte alors le titre d’émir el-mouminine, « prince des croyants ». Deux ans plus tard, le traité Desmichels établit une relation officielle entre l’émir et les autorités françaises d’Oran. La France reconnaît ainsi, au moins temporairement, son rôle d’interlocuteur politique.
Le traité de la Tafna, signé en 1837, confirme cette logique de négociation. Il accorde à Abd el-Kader le contrôle d’une vaste partie du territoire algérien, tandis que la France conserve plusieurs places côtières. L’accord ne résiste toutefois pas à la reprise de l’expansion militaire française. À partir de 1839, la guerre reprend et la pression exercée sur les populations, les réseaux de ravitaillement et les territoires de l’émir s’intensifie.
À Ghazaouet, des conditions négociées
À la fin de l’année 1847, Abd el-Kader est affaibli par plusieurs campagnes militaires et par la fermeture progressive de ses possibilités de repli. Le sultan marocain Moulay Abd er-Rahman, battu par la France en 1844, ne peut plus lui offrir le même soutien. L’émir se retrouve avec sa suite, ses combattants et des familles civiles dans une zone proche de la frontière marocaine.
Les documents et récits disponibles ne donnent pas tous la même date pour la conclusion de l’accord. Plusieurs sources françaises et patrimoniales retiennent le 23 décembre 1847, tandis que la tradition évoquée par Habib Merabet situe la convention au 22 décembre. Le lieu, lui, est généralement identifié comme Djemaa Ghazaouet, alors appelée Nemours dans les documents coloniaux.
Le général Lamoricière négocie avec l’émir. La condition centrale est claire : Abd el-Kader demande à être conduit en Orient, avec le choix entre Alexandrie et Saint-Jean-d’Acre. Il ne s’agit donc pas d’une simple remise sans contrepartie. L’accord prévoit également la protection de ses proches, de ses hommes et des familles qui l’accompagnent.
Le duc d’Aumale, fils du roi Louis-Philippe et gouverneur général de l’Algérie, confirme ensuite l’engagement pris par Lamoricière. Les sources françaises parlent souvent de « reddition » ou de « capitulation ». Pourtant, les récits contemporains évoquent aussi une convention négociée, acceptée par les représentants français et assortie d’une promesse d’exil.
Cette nuance change la lecture de l’événement. Le terme « reddition » insiste sur la défaite militaire. La notion d’accord ou d’armistice met davantage en lumière la négociation, la capacité de l’émir à poser ses conditions et la responsabilité des autorités françaises qui les ont acceptées.
Le voyage promis vers l’Orient devient une détention
La suite des événements donne à cette controverse une portée concrète. Le 25 décembre 1847, Abd el-Kader, des membres de sa famille et plusieurs compagnons montent à bord de la frégate à vapeur Asmodée. Le navire n’emprunte pas la route annoncée vers Alexandrie. Il arrive à Toulon le 29 décembre.
Les archives et les travaux historiques concordent sur ce point : l’émir est interné en France. Il séjourne d’abord au fort Lamalgue, à Toulon, puis au château de Pau et enfin au château d’Amboise, où il reste jusqu’en 1852. L’engagement pris à Ghazaouet n’est donc pas exécuté comme il avait été présenté.
La révolution de février 1848 renverse la monarchie de Juillet et ouvre une nouvelle période politique en France. Les gouvernements successifs maintiennent pourtant la détention d’Abd el-Kader. Ce n’est qu’en 1852 que Louis-Napoléon Bonaparte, devenu président puis empereur Napoléon III, lui rend la liberté et l’autorise à partir vers l’Empire ottoman.
Cette chronologie explique pourquoi la mémoire algérienne insiste sur la parole trahie. Le débat ne porte pas seulement sur le vocabulaire militaire. Il interroge la fiabilité d’un engagement pris par des représentants de la France, puis écarté au nom des changements de régime et des calculs de sécurité.
Une mémoire disputée entre l’Algérie et la France
La représentation française de 1847 a longtemps privilégié l’image d’un chef vaincu remettant son sabre à l’armée conquérante. Cette iconographie a transformé un épisode complexe en scène de soumission. Des travaux récents sur les objets liés à Abd el-Kader montrent toutefois que les pièces conservées en France, notamment son sabre, restent chargées d’un débat politique et mémoriel entre Alger et Paris.
La lecture portée par Habib Merabet, arrière-petit-fils de l’émir et membre de la Fondation Emir Abd el-Kader, s’inscrit dans une volonté de réexaminer les sources. Elle rappelle qu’Abd el-Kader n’était pas seulement un chef militaire. Il était aussi un dirigeant politique, un lettré, un négociateur et une figure religieuse dont l’autorité s’est construite dans un contexte de bouleversement régional.
Cette relecture ne demande pas d’effacer la défaite militaire de 1847. Elle invite plutôt à distinguer les faits. L’émir a cessé la lutte armée. En revanche, les conditions de son départ ont été acceptées puis non respectées. Dire cela ne revient pas à nier la victoire française sur le terrain. Cela restitue simplement aux acteurs leurs responsabilités respectives.
Une portée qui dépasse la seule histoire nationale
L’épisode résonne encore dans l’espace maghrébin. Au XIXe siècle, les frontières politiques de l’Afrique du Nord sont en recomposition. Le Maroc, l’Algérie et l’Empire ottoman sont pris dans des rapports de force bouleversés par l’expansion européenne. Aujourd’hui, l’Union du Maghreb arabe demeure une référence régionale, même si son fonctionnement reste limité par les tensions politiques entre ses membres.
La mémoire d’Abd el-Kader dépasse donc le cadre d’un affrontement franco-algérien. Elle concerne la manière dont les sociétés africaines relisent leurs institutions, leurs résistances et leurs relations avec les puissances étrangères. Elle rappelle aussi qu’une histoire nationale ne doit pas être racontée uniquement à travers les catégories produites par l’administration coloniale.
Près de deux siècles après Ghazaouet, le point essentiel reste celui-ci : l’émir n’a pas simplement disparu du champ de bataille. Il a négocié les conditions de son départ. La France les a confirmées. Puis elle l’a conduit vers Toulon au lieu de l’Orient promis. Entre ces faits établis et les mots choisis pour les raconter se joue une part durable de la mémoire algérienne.