À Rabat, le changement dépasse la symbolique. Pour la première fois depuis l’indépendance du Maroc, une femme prend la tête du gouvernement. Fatima Ezzahra El Mansouri devra désormais transformer cette avancée politique en décisions visibles sur l’emploi, le pouvoir d’achat et les services publics.

Une nomination qui ouvre une nouvelle séquence politique

Le roi Mohammed VI a chargé Fatima Ezzahra El Mansouri de former le prochain gouvernement, mardi 29 septembre 2026, au palais royal de Rabat. La décision intervient six jours après les élections législatives du 23 septembre.

La nouvelle cheffe du gouvernement dirige la formation arrivée en tête du scrutin. Le Parti authenticité et modernité (PAM), un parti de centre droit, a obtenu 97 des 395 sièges de la Chambre des représentants. Il devance le Rassemblement national des indépendants (RNI), crédité de 66 sièges, et le Parti de l’Istiqlal, qui en remporte 65.

Cette configuration ne donne toutefois pas au PAM la majorité absolue. Fatima Ezzahra El Mansouri devra donc négocier une coalition. Le futur exécutif sera appelé à obtenir l’appui d’une majorité parlementaire pour gouverner pendant la législature 2026-2031.

La Constitution marocaine prévoit que le roi nomme le chef du gouvernement au sein du parti arrivé en tête des élections à la Chambre des représentants. Le monarque conserve cependant des prérogatives importantes dans les domaines stratégiques, notamment la défense, la diplomatie et les orientations générales de l’État.

Une dirigeante déjà expérimentée

Âgée de 50 ans, Fatima Ezzahra El Mansouri est avocate de formation. Elle s’est imposée dans la vie publique marocaine à Marrakech, où elle est devenue maire en 2009, à 33 ans. Elle exerce actuellement un second mandat à la tête de la ville, après sa réélection en 2021.

Son parcours combine responsabilités locales, direction partisane et expérience gouvernementale. Elle a dirigé le ministère de l’Aménagement du territoire national, de l’Urbanisme, de l’Habitat et de la Politique de la ville dans le gouvernement sortant d’Aziz Akhannouch.

Elle occupe également une position centrale au sein du PAM. Depuis 2024, elle coordonne la direction collégiale du parti. Cette fonction l’a placée au cœur des discussions sur la stratégie électorale et les futures alliances.

Avant sa nomination, elle avait déclaré que la formation d’un gouvernement serait ouverte aux discussions avec les autres partis. Le PAM devra maintenant passer de cette ouverture affichée à un accord concret, avec une répartition des portefeuilles et un programme commun.

Une coalition à construire dans un Parlement fragmenté

Le RNI, dirigé jusqu’ici par Aziz Akhannouch, conserve une place importante malgré son recul. Le parti a perdu plusieurs dizaines de sièges par rapport aux élections de 2021. L’Istiqlal reste lui aussi un partenaire potentiel, avec 65 députés.

Ces deux formations appartenaient déjà à la coalition gouvernementale précédente. Leur participation permettrait à la nouvelle cheffe du gouvernement de s’appuyer sur une continuité politique. Elle pourrait aussi compliquer le renouvellement attendu par une partie de l’électorat.

Dans l’opposition, le Parti de la justice et du développement (PJD), une formation islamo-conservatrice, a nettement progressé. Il obtient 54 sièges, contre 13 lors du scrutin de 2021. Son secrétaire général, Abdelilah Benkirane, a écarté l’hypothèse d’une participation à la majorité.

Le futur gouvernement devra donc trouver un équilibre entre stabilité et changement. Il devra aussi éviter que les négociations de coalition ne renforcent la défiance envers les partis politiques.

Le défi de la confiance et de l’emploi

La campagne électorale s’est déroulée dans un climat de distance entre une partie de la population et les institutions politiques. Les jeunes Marocains expriment notamment des inquiétudes sur l’accès à l’emploi, le coût de la vie et les perspectives sociales.

Le PAM a promis une croissance moyenne de 5 % par an, une inflation maintenue autour de 2 % et la création d’au moins un million d’emplois pendant la législature. Ces engagements seront difficiles à tenir dans un contexte marqué par les écarts entre les grandes villes et les territoires moins connectés aux investissements.

À Marrakech, les enjeux sont particulièrement visibles. La ville bénéficie du tourisme, des services et de grands projets urbains. Cependant, les quartiers périphériques et les communes rurales voisines ne profitent pas toujours de la même dynamique. La nouvelle cheffe du gouvernement connaît directement ces écarts, grâce à son expérience municipale.

Son gouvernement devra aussi répondre aux attentes des ménages confrontés aux dépenses alimentaires, au logement et à l’accès aux soins. Les arbitrages seront sensibles entre les grands projets d’infrastructure, les politiques sociales et le soutien à l’économie informelle, qui fait vivre une large partie de la population.

Le « gouvernement du Mondial » sous pression

La nouvelle équipe héritera d’un calendrier national chargé. Le Maroc prépare la Coupe du monde de football de 2030, organisée avec l’Espagne et le Portugal. Les investissements attendus concernent les stades, les transports, l’hôtellerie et les équipements urbains.

Ces projets peuvent accélérer la modernisation des villes marocaines et créer des emplois. Ils comportent aussi un risque de déséquilibre si les investissements se concentrent dans quelques pôles au détriment des régions moins favorisées.

Fatima Ezzahra El Mansouri devra donc défendre une stratégie qui associe visibilité internationale et bénéfices quotidiens pour les Marocains. La réussite du chantier ne se mesurera pas seulement aux infrastructures livrées. Elle dépendra aussi de leur usage, de leur coût et de leur effet sur les économies locales.

Une portée qui dépasse les frontières marocaines

Cette nomination place le Maroc parmi les pays africains où les femmes accèdent aux plus hauts niveaux de responsabilité politique. Elle intervient après l’expérience tunisienne de Najla Bouden, première femme à diriger un gouvernement dans le monde arabe entre 2021 et 2023.

La portée régionale reste toutefois différente selon les institutions. Le Maroc appartient à l’Union africaine et à l’Union du Maghreb arabe, même si cette dernière demeure peu active sur le plan politique. Rabat entretient aussi des liens économiques croissants avec l’Afrique de l’Ouest et le reste du continent.

La nouvelle cheffe du gouvernement devra ainsi gérer un double impératif. Elle devra répondre aux priorités intérieures tout en accompagnant la diplomatie économique du Maroc en Afrique. Les investissements marocains dans les banques, les télécommunications, l’agriculture et les infrastructures donnent à cette dimension une importance concrète.

La prochaine étape sera la formation de la coalition. Les choix de Fatima Ezzahra El Mansouri sur les partenaires, les ministères régaliens et les premières mesures économiques permettront de mesurer la portée réelle de cette rupture historique.