À Buea, le gouvernement camerounais tente de ramener la crise anglophone vers le terrain du dialogue local. Mais, dans le Nord-Ouest comme dans le Sud-Ouest, la rentrée scolaire de septembre 2026 rappelle une réalité plus difficile : les familles, les enseignants et les responsables d’établissement restent exposés aux violences.
Le défi ne consiste donc plus seulement à réunir des responsables autour d’une table. Il s’agit de rétablir une sécurité suffisamment durable pour permettre aux écoles, aux services publics et à l’activité économique de fonctionner dans les deux régions.
À Buea, un dialogue placé sous le signe des résultats
Le Premier ministre Joseph Dion Ngute a présidé, le lundi 28 septembre 2026, une rencontre consacrée au dialogue communautaire et à la paix dans le Sud-Ouest. La réunion s’est tenue à Buea, capitale de cette région anglophone du Cameroun.
Des autorités administratives et municipales, des chefs traditionnels, des responsables religieux, des acteurs politiques, des organisations de la société civile et des opérateurs économiques y ont participé. L’objectif affiché était de renforcer les initiatives locales capables de réduire les violences et de favoriser le retour des combattants à la vie civile.
Joseph Dion Ngute a appelé les communautés à engager un contact direct avec les jeunes encore actifs dans les groupes armés. Il a également encouragé les redditions et l’orientation des ex-combattants vers le Comité national de désarmement, de démobilisation et de réintégration, le dispositif chargé d’accompagner leur sortie de la lutte armée.
Le chef du gouvernement a insisté sur la nécessité de dépasser les déclarations de principe. « Le dialogue doit produire des résultats », a-t-il déclaré devant les participants, selon des comptes rendus de médias camerounais et d’organisations locales. Il a aussi averti que le Sud-Ouest ne pouvait laisser une nouvelle génération considérer le conflit comme une situation normale.
La rencontre a par ailleurs été marquée par la présentation de 25 anciens combattants originaires d’Akwaya, qui auraient accepté de déposer les armes. Leur réintégration effective dépendra toutefois de leur sécurité, de leur accès à une activité et de l’acceptation de leur retour par les communautés concernées.
Une rentrée scolaire toujours fragile dans le Nord-Ouest
Les événements survenus en septembre montrent l’écart entre les intentions politiques et la situation vécue sur le terrain. Le 8 septembre 2026, cinq membres du personnel d’un établissement de formation des enseignants à Wum, dans le département de la Menchum, ont été enlevés lors d’une attaque armée.
Les victimes ont été libérées le 9 septembre, après une opération menée par des éléments du Bataillon d’intervention rapide, selon Cameroon Tribune. L’attaque avait également coûté la vie à un commissaire de police, d’après plusieurs médias camerounais qui ont rapporté les informations communiquées par les autorités régionales.
Le 25 septembre, à Bamenda, le proviseur du lycée bilingue d’Atiela, Benyella Godwin Tafoang, a été atteint par balles. Les premiers récits évoquaient une tentative d’enlèvement. Son décès a ensuite été rapporté par plusieurs sources locales, dont Le Bled Parle.
Ces attaques ont un effet immédiat sur l’école. Dans les localités où des groupes armés imposent des journées mortes, des couvre-feux ou des menaces contre les établissements, les parents doivent arbitrer entre la scolarisation de leurs enfants et leur sécurité. La situation varie fortement d’une ville à l’autre, mais aussi entre les centres urbains et les zones rurales.
Une crise qui pèse sur les services publics et l’économie
Le conflit dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest a commencé après des revendications portant notamment sur la place de la langue anglaise, l’organisation de la justice et de l’éducation, ainsi que le sentiment de marginalisation exprimé par une partie des populations. La contestation s’est progressivement transformée en affrontement armé à partir de 2017.
Le Grand dialogue national organisé en 2019 avait débouché sur plusieurs mesures, dont un statut spécial pour les deux régions et un plan de reconstruction. Cependant, la persistance d’attaques, d’enlèvements et d’opérations militaires montre que les décisions institutionnelles n’ont pas suffi à restaurer la confiance.
À Buea, Joseph Dion Ngute a reconnu que l’insécurité freinait les investissements, endommageait les infrastructures et compliquait la mise en œuvre de projets publics. Les difficultés touchent aussi les petits commerçants, les transporteurs, les agriculteurs et les travailleurs de l’économie informelle, qui dépendent de déplacements réguliers entre les localités.
Les conséquences ne sont pas identiques pour tous. Les administrations et les grandes entreprises peuvent parfois déplacer leurs activités ou renforcer leur protection. Les familles rurales, les enseignants isolés et les petits entrepreneurs disposent de marges de manœuvre beaucoup plus limitées. Pour eux, une interruption de transport ou la fermeture temporaire d’une école peut rapidement devenir une perte de revenus ou une rupture de service.
Le dialogue local face à l’enjeu régional
Le Cameroun est membre de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale, la CEMAC, qui regroupe six pays autour de la coopération économique et monétaire. La crise anglophone reste principalement nationale, mais ses effets dépassent les frontières camerounaises par les déplacements de populations, les perturbations commerciales et les besoins humanitaires.
Elle s’inscrit aussi dans une période où l’Union africaine encourage les solutions africaines aux crises politiques et sécuritaires. Dans ce cadre, la priorité donnée au dialogue communautaire peut répondre à une demande réelle des territoires concernés, à condition que les acteurs locaux disposent d’un mandat clair et de moyens vérifiables.
La prochaine étape sera donc concrète. Il faudra mesurer si les rencontres de Buea débouchent sur des mécanismes de protection des civils, une reprise plus régulière des cours, une réintégration suivie des ex-combattants et un accès effectif aux services publics.
Le gouvernement camerounais affirme vouloir éviter une nouvelle succession de réunions sans effet. Dans le Nord-Ouest et le Sud-Ouest, les populations jugeront surtout le processus à partir de leur quotidien : pouvoir se déplacer, travailler, envoyer les enfants à l’école et vivre sans menace armée.