À Accra, une scène de confrontation devant la Haute Cour a déplacé le débat sur la désinformation vers une question plus sensible : jusqu’où l’État peut-il aller lorsqu’une enquête touche à la fois un contenu publié en ligne, une infirmière détenue et l’avocat chargé de sa défense ?

L’affaire met en jeu la liberté d’expression, l’indépendance de la profession juridique et les pouvoirs d’une institution d’enquête. Elle intervient aussi dans un Ghana où les alternances politiques restent régulières, mais où chaque gouvernement peut créer des précédents dont le suivant héritera.

Une arrestation tentée dans l’enceinte de la Haute Cour

Le 23 septembre 2026, des agents de l’Office ghanéen de lutte contre la criminalité économique et organisée, l’EOCO, ont tenté de conduire Nana Agyei Baffour Awuah dans leurs locaux. L’épisode s’est produit à la Haute Cour d’Accra, après une audience consacrée à la demande de liberté sous caution de sa cliente, Salomey Awiti Baffoe.

Baffour Awuah est député de Manhyia South et avocat. Des vidéos diffusées sur les réseaux sociaux montrent une altercation près d’un véhicule. D’après l’EOCO, ses agents agissaient dans le cadre d’une enquête en cours. L’institution affirme également avoir invité le parlementaire à deux reprises en février 2026, sans obtenir sa comparution.

Le député conteste cette version. Il soutient que la première correspondance avait été adressée à l’associé principal de son cabinet, et non directement à lui. Il affirme aussi que des représentants du cabinet ont rencontré les enquêteurs à trois reprises et transmis des informations ainsi qu’une déclaration écrite.

Aucune décision de justice connue au 29 septembre 2026 n’a établi que la tentative d’arrestation était liée au rôle de Baffour Awuah dans la défense de Salomey Baffoe. L’EOCO dit agir pour les besoins de son enquête. Le député estime, lui, que le moment et le lieu de l’opération soulèvent des questions sur les garanties accordées à un avocat lorsqu’il représente une personne poursuivie.

La Ghana Bar Association, l’ordre professionnel des avocats du pays, a demandé que toute mesure visant un membre du barreau respecte la Constitution, les procédures prévues par la loi et l’indépendance de la défense. Dans un communiqué daté du 24 septembre, elle a averti qu’une intervention menée dans de telles conditions pouvait donner une impression d’intimidation et produire un « effet dissuasif » sur les avocats.

Un autre avocat présent lors de l’incident, Enoch Anhwere Afoakwa, a par ailleurs signalé à la police une agression qu’il affirme avoir subie pendant la confrontation. Cette plainte devra encore être examinée par les autorités compétentes. Elle ne constitue pas, à ce stade, une conclusion judiciaire sur les responsabilités.

Le dossier « Ghana Jollof » au centre de la controverse

La tentative d’arrestation s’inscrit dans une procédure visant Salomey Awiti Baffoe, une infirmière principale âgée de 40 ans. Le parquet l’accuse de complicité dans la publication et la circulation présumées de fausses informations sur les réseaux sociaux.

L’enquête concerne des contenus associés à un compte TikTok connu sous le nom de « Ghana Jollof », attribué à Barbara Asantewaa Kodua. Les autorités soupçonnent Baffoe d’avoir servi d’intermédiaire et d’avoir participé au recrutement de personnes chargées de rediffuser certaines vidéos. Ces accusations n’ont pas été établies par un jugement. La prévenue a plaidé non coupable.

Le 24 septembre, la Haute Cour d’Accra a rejeté sa demande de liberté sous caution. Selon les comptes rendus de l’audience, le tribunal a retenu le risque d’interférence avec des éléments électroniques ou des témoins pendant la poursuite des investigations. La juridiction a toutefois demandé au parquet d’accélérer la procédure. Salomey Baffoe doit comparaître de nouveau le 30 septembre 2026.

Le dossier repose notamment sur les articles 20 et 208 du Criminal Offences Act de 1960. L’article 208 sanctionne la publication ou la reproduction d’une déclaration, d’une rumeur ou d’un rapport susceptible de provoquer la peur, l’inquiétude ou un trouble à l’ordre public, lorsque son auteur sait, ou a des raisons de croire, que le contenu est faux. Le texte prévoit aussi que l’accusé puisse invoquer les mesures raisonnables prises pour vérifier l’exactitude de l’information.

Cette disposition donne à l’État un outil pénal contre certaines publications. Mais elle laisse ouverte une question centrale : comment distinguer une information effectivement fabriquée d’une critique politique maladroite, d’une erreur journalistique ou d’une accusation que le pouvoir juge simplement dérangeante ?

Un équilibre fragile entre sécurité et débat public

La Constitution ghanéenne protège la liberté de parole, la liberté de la presse et l’activité des médias. Ces droits ne sont pas absolus. Ils peuvent être limités pour protéger l’ordre public ou les droits d’autrui, à condition que les restrictions restent prévues par la loi et appliquées selon une procédure régulière.

Le problème ne tient donc pas seulement à l’existence d’une infraction sur les fausses informations. Il porte aussi sur la manière dont les enquêtes sont conduites. Une arrestation tentée dans un tribunal, devant des avocats et après une audience, peut nourrir la crainte que la défense juridique elle-même devienne un facteur de risque.

Pour les responsables politiques, l’enjeu est immédiat. La majorité peut considérer l’action de l’EOCO comme une mesure normale destinée à obtenir la coopération d’un témoin ou d’une personne utile à une enquête. L’opposition peut y voir une utilisation sélective des institutions. Pour les magistrats et les avocats, la priorité consiste à préserver la séparation entre l’enquête, l’accusation et la défense.

Les effets ne se limitent pas aux acteurs du dossier. Dans les rédactions, les radios et les réseaux sociaux, la multiplication des poursuites peut encourager l’autocensure. Les médias établis disposent de procédures de vérification, tandis que les créateurs indépendants travaillent souvent avec moins de moyens. Pourtant, la loi doit s’appliquer selon des critères clairs dans les deux cas.

Un précédent observé au-delà du Ghana

Le Ghana occupe une place particulière en Afrique de l’Ouest. Depuis le retour à l’ordre constitutionnel en 1992, le pays a connu plusieurs alternances entre ses deux principales formations politiques. Cette expérience renforce l’importance des garanties institutionnelles : une procédure utilisée aujourd’hui contre un opposant peut être reprise demain par un autre gouvernement.

Le débat concerne aussi la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, la CEDEAO, qui regroupe les pays de la région et défend des principes de gouvernance constitutionnelle. Le Ghana n’est pas confronté seul à la difficulté de lutter contre les campagnes de manipulation en ligne. Dans plusieurs États ouest-africains, les autorités cherchent à répondre aux rumeurs virales, aux appels à la violence et aux fausses alertes sans étouffer le pluralisme.

La suite de la procédure sera donc suivie sur deux fronts. La justice devra préciser les responsabilités dans le dossier de Salomey Baffoe. Les institutions devront aussi expliquer les bases juridiques de la tentative d’arrestation de Baffour Awuah et les garanties applicables à un député-avocat.

Pour le Ghana, la question dépasse cette affaire. Elle touche à la solidité de ses contre-pouvoirs, à la confiance dans ses institutions et à la capacité de sa démocratie à combattre les contenus préjudiciables sans transformer la contestation en infraction.

Le compte rendu de l’incident à la Haute Cour d’Accra, la réaction de la Ghana Bar Association et la décision sur la liberté sous caution de Salomey Baffoe permettent de suivre les principaux volets de cette affaire.