Entre le producteur installé dans une zone rurale et le consommateur d’Abidjan, les produits vivriers passent encore par plusieurs circuits. Cette succession d’intermédiaires, les difficultés de transport et les pertes après récolte peuvent peser sur les revenus agricoles comme sur le prix payé au marché.

La Côte d’Ivoire cherche donc à mieux organiser cette chaîne. Le chantier ne porte pas seulement sur la construction d’infrastructures. Il concerne aussi les règles, la gestion des marchés et la place des acteurs qui achètent directement au bord des champs.

Un cadre national pour rapprocher production et consommation

Le 26 septembre 2020, un atelier placé sous l’autorité du ministère ivoirien chargé du Commerce a validé plusieurs textes et outils destinés à structurer les marchés de proximité. Ces espaces doivent servir à collecter, regrouper, stocker et redistribuer les produits vivriers au plus près des bassins de production.

Parmi les documents retenus figurait un avant-projet de loi sur l’organisation de la commercialisation des produits vivriers. Un projet d’arrêté interministériel devait également donner aux préfets de région des moyens supplémentaires pour encadrer certaines pratiques commerciales, dont les achats « bord-champ », c’est-à-dire les transactions conclues directement sur le lieu de production.

La démarche prévoyait aussi des statuts et un règlement intérieur communs pour les marchés de proximité. Leur gestion devait être confiée à une société nationale spécialisée. Un manuel de procédures administratives et financières, ainsi qu’un guide de fonctionnement, ont été intégrés au dispositif.

Le modèle économique retenu reposait sur l’autofinancement. En pratique, les recettes tirées des activités commerciales doivent contribuer au fonctionnement courant des marchés. Ce choix vise à limiter la dépendance durable aux financements publics, tout en posant une question centrale : comment maintenir des coûts accessibles pour les petits producteurs et les commerçants ?

Le programme « Sécurité alimentaire de la fourche à la fourchette » — lancé officiellement en novembre 2024 avec l’Office d’aide à la commercialisation des produits vivriers et LadyAgri — prolonge cette logique par la digitalisation, la mise en réseau des acteurs et le renforcement des capacités des femmes engagées dans les filières alimentaires. Le gouvernement ivoirien présente le programme SAFAF comme un outil de résilience des chaînes vivrières.

Des infrastructures pour réduire les pertes et les distances

Le cadre juridique accompagne un programme d’aménagement plus large. L’État ivoirien prévoit la réalisation de 155 marchés de proximité, pour un investissement annoncé d’environ 20 milliards de francs CFA. La première phase porte sur 40 marchés, avant deux autres vagues de 50 puis 65 infrastructures.

Le lancement de cette première phase avait été annoncé dans le cadre du Programme social du gouvernement. Son coût était estimé à 6,2 milliards de francs CFA. L’objectif est de créer des points de collecte et de groupage capables d’alimenter les marchés de gros et de détail dans les principaux centres de consommation.

Depuis, plusieurs sites ont commencé à être livrés. Le marché de proximité de Daboré, dans la région du Loh-Djiboua, a été inauguré le 28 février 2025. Celui de Diabo, dans la région du Gbêkê, a été mis en service le 21 mars 2025. Ces infrastructures comprennent notamment des espaces de chargement, des bureaux et des capacités de stockage. Le ministère ivoirien du Commerce détaille l’avancement du programme des 155 marchés.

À Diabo, le site dispose d’une capacité de stockage annoncée autour de 100 tonnes. Il doit faciliter le groupage des récoltes avant leur expédition vers les zones urbaines. Cette fonction est importante pour les productions dispersées entre de nombreux petits exploitants.

Le dispositif prévoit aussi des équipements de transport et de manutention. Des tricycles peuvent assurer la pré-collecte depuis les exploitations. Les camions prennent ensuite le relais vers les sites de groupage et les marchés de consommation. Cette organisation répond à un problème concret : une production disponible ne devient pas automatiquement une offre commerciale si elle ne peut pas être acheminée rapidement.

Un équilibre à trouver entre régulation et activité informelle

Le commerce bord-champ joue déjà un rôle majeur dans les campagnes ivoiriennes. Il permet aux producteurs d’écouler rapidement leurs récoltes et aux commerçantes de s’approvisionner directement. Cependant, les transactions peuvent s’effectuer dans des conditions inégales lorsque les producteurs disposent de peu d’informations sur les prix, les volumes disponibles ou les débouchés.

Un meilleur encadrement peut donc renforcer la transparence. Les informations sur les prix de gros, les prix de détail et les prix bord-champ peuvent aider les acteurs à négocier avec davantage de visibilité. L’Office d’aide à la commercialisation des produits vivriers met déjà à disposition des relevés et des notes de conjoncture sur les marchés ivoiriens.

La régulation devra toutefois éviter de fragiliser les petits opérateurs. Dans de nombreuses localités, les femmes commerçantes assurent une part essentielle de l’approvisionnement quotidien. Elles relient les villages, les marchés secondaires et les grands centres urbains. Une formalisation réussie devra donc prévoir des règles simples, des espaces accessibles et des services adaptés à leurs capacités financières.

La question du stockage reste également décisive. Sans entrepôts, chambres froides ou moyens de transformation, les producteurs sont souvent contraints de vendre immédiatement, y compris lorsque l’offre est abondante et les prix faibles. Les marchés de proximité peuvent réduire cette pression, mais seulement si leur gestion garantit l’entretien des équipements et un accès régulier aux services.

Pour les consommateurs, l’effet attendu concerne surtout la disponibilité et la régularité de l’approvisionnement. Pour les producteurs, l’enjeu est de mieux valoriser la récolte. Pour les autorités locales, il s’agit enfin de disposer de marchés mieux organisés, avec des règles claires sur l’occupation, l’hygiène et la circulation des marchandises.

Une politique qui dépasse les limites ivoiriennes

La réforme s’inscrit dans les priorités de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, la CEDEAO, qui cherche à renforcer les échanges régionaux et la sécurité alimentaire. Les produits vivriers ivoiriens circulent déjà vers les pays voisins. Une meilleure organisation intérieure peut donc améliorer les flux vers les marchés ouest-africains, à condition de préserver la fluidité des échanges.

Elle intervient aussi dans un contexte où les États de la région veulent réduire leur exposition aux ruptures d’approvisionnement. Les tensions sur les prix, les difficultés logistiques et les effets du changement climatique rendent plus stratégique la maîtrise des circuits alimentaires locaux.

La Côte d’Ivoire dispose d’un réseau commercial important, mais la réussite du programme dépendra moins du nombre de bâtiments que de leur fonctionnement réel. Il faudra suivre la mise en service des marchés, leur fréquentation par les producteurs, la place accordée aux commerçantes et l’évolution des pertes après récolte.

Le prochain enjeu sera donc opérationnel : transformer ces marchés en véritables plateformes de collecte, d’information et de distribution. Dans cette trajectoire, Yamoussoukro et les autres pôles urbains ne pourront bénéficier d’un approvisionnement plus régulier que si les zones de production disposent, elles aussi, de solutions de transport, de stockage et de commercialisation adaptées.