Pour un usager d’une zone rurale ivoirienne, sénégalaise ou nigérienne, la question est simple : que se passe-t-il lorsque le réseau terrestre disparaît, mais qu’un satellite reste accessible ? La réponse pourrait bientôt passer par un téléphone ordinaire capable d’échanger directement avec un satellite. Cette évolution oblige toutefois les régulateurs africains à revoir la manière dont ils organisent une ressource limitée : le spectre radioélectrique.

Des réseaux qui ne vivent plus dans des mondes séparés

Le spectre radioélectrique regroupe les fréquences utilisées par les communications sans fil. Il sert aux réseaux mobiles, au Wi-Fi, aux liaisons satellitaires, à la radiodiffusion et à de nombreux services essentiels. Comme plusieurs équipements peuvent se perturber lorsqu’ils utilisent des bandes proches ou identiques, les États encadrent leur attribution.

Jusqu’à présent, les réseaux terrestres et satellitaires étaient généralement traités comme deux ensembles distincts. Les antennes-relais assuraient la couverture mobile au sol. Les satellites intervenaient surtout pour les liaisons longue distance, la télévision, la navigation ou la desserte de territoires difficiles d’accès.

Cette séparation devient moins nette. Les constellations placées en orbite basse se multiplient. Dans le même temps, des solutions dites « direct-to-device » permettent à certains téléphones ou objets connectés de communiquer directement avec un satellite, sans passer par une antenne-relais classique.

L’Union internationale des télécommunications, l’organisation des Nations unies chargée notamment de coordonner les fréquences et les orbites, considère cette convergence comme l’une des évolutions majeures des prochaines années. Elle doit être examinée dans la perspective d’un système de connectivité plus intégré entre réseaux terrestres et spatiaux autour de 2030. Les travaux de l’UIT sur le haut débit satellitaire distinguent cependant les usages destinés aux smartphones de ceux conçus pour les objets connectés.

Le satellite peut combler un vide, pas remplacer le réseau mobile

Le principal intérêt du direct-to-device réside dans les zones où installer une infrastructure terrestre coûte cher ou reste techniquement difficile. Il peut s’agir de régions éloignées, de corridors routiers, de zones forestières ou de territoires exposés aux catastrophes naturelles.

Pour les populations, le bénéfice attendu concerne d’abord la continuité des communications. L’envoi de messages, les alertes d’urgence ou certains services de localisation pourraient rester disponibles dans des secteurs sans couverture mobile. Les entreprises de transport, les exploitations agricoles et les services publics pourraient aussi utiliser cette capacité pour maintenir un lien avec des sites isolés.

Mais cette technologie a des limites. La capacité disponible par satellite reste inférieure à celle d’un réseau mobile terrestre lorsqu’un grand nombre d’utilisateurs se connectent au même moment. Le direct-to-device doit donc être considéré comme un complément, et non comme une solution de remplacement à la 4G, à la 5G ou aux futures générations mobiles.

La GSMA, qui représente l’écosystème mondial de la téléphonie mobile, insiste sur ce point. Selon l’organisation, les services satellitaires directs peuvent étendre la couverture et renforcer la résilience des réseaux. Ils doivent toutefois éviter les brouillages nuisibles avec les infrastructures terrestres existantes.

Cette contrainte est particulièrement importante en Afrique. Les opérateurs doivent encore densifier leurs réseaux, améliorer la qualité de service et connecter des zones où la rentabilité commerciale reste faible. L’arrivée de nouveaux services satellitaires peut créer des complémentarités. Elle peut aussi ouvrir une nouvelle concurrence pour l’accès aux mêmes fréquences.

À Abidjan, une question de coordination régionale

Ces enjeux ont été abordés à Abidjan, lors du Forum des radiocommunications organisé dans le cadre de l’Africa Space Expo. La rencontre a porté sur la coexistence des réseaux terrestres et satellitaires, ainsi que sur la coordination des fréquences en Afrique de l’Ouest.

La Côte d’Ivoire, qui dispose d’une agence nationale chargée de la gestion des fréquences, a mis en avant la nécessité d’une coordination entre pays. Cette approche répond à une réalité technique : les signaux radioélectriques ne s’arrêtent pas aux frontières. Une décision prise dans un pays peut donc affecter un opérateur ou un service installé dans un État voisin.

Pour les pays de la sous-région, l’enjeu dépasse le seul déploiement des satellites. Il concerne aussi les bandes utilisées par le mobile, le Wi-Fi, les réseaux fixes et les services de sécurité. La bande des 6 GHz illustre cette complexité. Selon les régions du monde, les autorités doivent arbitrer entre son ouverture à certaines applications Wi-Fi et sa réservation possible pour de futurs usages mobiles.

Cette évolution transforme la mission des régulateurs. Il ne suffit plus d’attribuer une bande à un service pour une longue période. Il faut organiser la coexistence de plusieurs technologies, prévoir leur évolution et surveiller les interférences dans le temps.

Un enjeu de souveraineté numérique pour les États africains

La gestion du spectre touche directement la souveraineté numérique. Les autorités nationales doivent connaître les opérateurs présents sur leur territoire, contrôler les conditions d’utilisation des fréquences et disposer de moyens techniques pour détecter les brouillages.

Cette capacité de contrôle peut être inégale d’un pays à l’autre. Les grands marchés disposent généralement de davantage de ressources humaines et d’équipements. Les États moins peuplés ou aux budgets plus contraints doivent, eux aussi, protéger leurs services critiques et faire respecter leurs décisions face à des opérateurs internationaux.

La coopération régionale devient donc un outil pratique. Elle peut faciliter l’harmonisation des plans de fréquences, la surveillance des brouillages transfrontaliers et la préparation de positions communes dans les négociations internationales. Elle peut également réduire les coûts pour les opérateurs qui déploient des services dans plusieurs pays.

Cette logique rejoint les objectifs de l’initiative PRIDA, lancée par l’Union africaine avec l’Union européenne et l’UIT. Le programme vise notamment à favoriser une utilisation harmonisée du spectre, à rapprocher les cadres réglementaires et à renforcer la participation des acteurs africains dans la gouvernance numérique mondiale. La présentation officielle de PRIDA par l’Union africaine place la coordination des fréquences parmi ses priorités.

La prochaine bataille se jouera aussi à l’échelle mondiale

Les règles internationales seront déterminantes. La prochaine Conférence mondiale des radiocommunications, prévue à Shanghai du 18 octobre au 12 novembre 2027, examinera plusieurs sujets liés à l’avenir des services mobiles et satellitaires. La page officielle de la CMR-27 confirme que la conférence révisera, si nécessaire, le cadre international applicable aux fréquences et aux orbites.

Les États africains devront défendre leurs priorités dans ce processus. Le continent a besoin d’une couverture plus large, mais aussi de réseaux capables de supporter la croissance du trafic de données dans les capitales et les villes secondaires. Les zones rurales, quant à elles, auront besoin de solutions adaptées à des densités de population et à des modèles économiques différents.

Le débat ne porte donc pas uniquement sur l’arrivée du satellite dans la téléphonie. Il concerne le choix des infrastructures, le coût d’accès au haut débit, la protection des réseaux existants et la capacité des États à négocier des règles équilibrées.

Pour l’Afrique de l’Ouest comme pour les autres régions du continent, la priorité sera de construire une complémentarité réelle entre antennes terrestres, câbles, faisceaux hertziens et satellites. Le succès de cette convergence dépendra moins de l’effet d’annonce technologique que de la qualité de la coordination, de la surveillance des fréquences et de la place accordée aux intérêts publics africains.