Au Mali, le Jama’at Nusrat al-Islam wal-Muslimin (JNIM) ne cherche plus seulement à imposer un rapport de force par les armes. Le groupe ajuste aussi sa manière de parler, de se montrer et de s’adresser aux populations. Cette évolution révèle une stratégie plus locale, sans prouver pour autant une rupture avec Al-Qaïda.
Un groupe sahélien qui réduit son empreinte internationale
Le JNIM, souvent présenté comme le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans, est la principale organisation affiliée à Al-Qaïda au Sahel. Il opère surtout au Mali, au Burkina Faso et dans l’ouest du Niger. Son appareil médiatique officiel, al-Zallaqa, diffuse depuis plusieurs années des communiqués, des vidéos et des messages de propagande.
Durant sa première phase d’expansion, le groupe affichait davantage son appartenance au réseau fondé par Oussama ben Laden. Ses productions reprenaient des références visuelles d’Al-Qaïda. Elles citaient aussi ses figures historiques et ses campagnes internationales, notamment autour de la Palestine ou des caricatures du prophète Mohammed.
Cette mise en scène s’est progressivement raréfiée. Selon les analyses disponibles, les contenus publiés depuis la fin de l’année 2024 mettent moins en avant les logos et les slogans d’Al-Qaïda. Ils privilégient l’identité propre du JNIM et celle d’al-Zallaqa.
Un changement comparable a été observé dans les communiqués communs avec Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI). Cette organisation algérienne est considérée comme la structure dont est issu le JNIM. Le Combating Terrorism Center de West Point a relevé qu’un communiqué d’AQMI consacré à Gaza, publié en janvier 2025, n’avait pas été diffusé conjointement avec le JNIM, contrairement à l’habitude.
Ce recul de la communication commune ne suffit pas à établir une séparation organisationnelle. Il indique plutôt que le JNIM souhaite contrôler davantage son image publique au Sahel.
Le Mali comme centre de gravité
Le recentrage du JNIM apparaît surtout dans le contenu de ses messages. Le groupe parle davantage des routes, du carburant, des autorités maliennes, des communautés locales et des forces étrangères présentes dans la région.
La crise du carburant au Mali a illustré cette évolution. Depuis septembre 2025, des attaques contre des convois venant notamment de Côte d’Ivoire et du Sénégal ont perturbé les approvisionnements. Le Mali est enclavé. Son économie dépend donc fortement de corridors routiers qui relient Bamako aux ports des pays voisins.
Une analyse de FEWS NET a documenté les effets de ces attaques sur les produits pétroliers et la sécurité alimentaire. De son côté, Bellingcat a vérifié plusieurs attaques contre des camions-citernes dans différentes régions maliennes.
Pour les habitants de Bamako, les conséquences sont concrètes. Les files s’allongent devant les stations-service. Les coûts de transport augmentent. Les activités commerciales et les déplacements entre la capitale et les régions deviennent plus difficiles.
Pour le JNIM, cette pression vise aussi l’État. Elle montre que le groupe peut perturber les flux économiques sans contrôler officiellement une capitale. Elle lui permet également de se présenter comme un acteur capable d’imposer des décisions sur le terrain.
Des langues locales pour toucher les communautés
La transformation est aussi linguistique. L’arabe reste important dans l’univers médiatique d’Al-Qaïda. Il permet de s’adresser à un public militant réparti dans plusieurs régions du monde musulman.
Le JNIM utilise toutefois davantage le peul, le bambara, le tamasheq, le songhaï, le haoussa et d’autres langues parlées au Sahel. Certains contenus ne comportent plus de traduction arabe. Le message vise alors directement les populations concernées par les opérations du groupe.
Ce choix répond à une logique pratique. Un avertissement adressé aux transporteurs maliens, aux compagnies pétrolières ou à une communauté locale a plus de chances d’être compris s’il est diffusé dans la langue du territoire.
Cette stratégie ne signifie pas que le JNIM abandonne son idéologie. Elle montre plutôt que le groupe adapte sa communication aux réalités sociales du Mali et des pays voisins. La langue devient un outil de présence, de menace et de négociation.
Les contenus en bambara sont particulièrement importants au Mali. Cette langue est largement utilisée dans les échanges quotidiens et dans les circuits informels d’information. Les messages peuvent ainsi circuler sur les réseaux sociaux ou dans des groupes de messagerie, sans passer uniquement par les canaux officiels d’al-Zallaqa.
Plusieurs vitrines médiatiques, un même objectif
Depuis 2025, des contenus liés au JNIM ont aussi circulé sous des marques moins directement identifiables. Parmi elles figure al-Fathou, parfois présenté comme un organe de communication proche du groupe.
Ces canaux ont relayé des informations sur les attaques contre les convois, les menaces adressées aux compagnies pétrolières, les barrages routiers et les prises d’otages. Leur contenu est souvent plus local et plus opérationnel que celui d’al-Zallaqa.
Cette séparation peut servir plusieurs objectifs. Elle permet d’abord de toucher les publics locaux. Elle offre ensuite une forme de distance entre la communication officielle du JNIM et des actions susceptibles de provoquer un rejet dans les communautés.
Les liens exacts entre ces médias et la hiérarchie du JNIM restent difficiles à établir. Il faut donc éviter de présenter chaque canal comme une structure officiellement reconnue. Leur utilisation montre néanmoins que le groupe diversifie ses outils de communication.
Une adaptation tactique plutôt qu’une rupture idéologique
Le recentrage régional rappelle les consignes formulées en 2012 par Abdelmalek Droukdel, alors chef d’AQMI. Dans un document consacré à l’Azawad, il recommandait aux combattants de progresser avec prudence, de travailler avec des alliés locaux et d’éviter de brusquer les populations.
Ces directives avaient été rédigées après la prise de contrôle du nord du Mali par plusieurs groupes armés. Elles préconisaient une application progressive des normes religieuses et une communication moins visible sur les liens avec Al-Qaïda.
Des travaux universitaires ont depuis montré que cette approche relevait davantage du pragmatisme stratégique que d’un changement d’objectif. Le groupe devait consolider son influence avant de chercher à imposer plus ouvertement son projet politique.
Le JNIM semble aujourd’hui reprendre certains de ces principes. Il met en avant les revendications locales. Il noue des alliances variables. Il emploie un vocabulaire adapté aux sociétés sahéliennes. Il limite aussi les signes qui pourraient le rattacher immédiatement à une organisation transnationale.
Un enjeu pour tout l’espace sahélien
Cette évolution concerne d’abord le Mali, mais ses effets dépassent ses frontières. Le JNIM est présent dans plusieurs zones du Burkina Faso et du Niger. Ses messages peuvent donc accompagner une stratégie d’implantation progressive dans les territoires ruraux, les couloirs commerciaux et les zones frontalières.
La situation doit aussi être observée à l’échelle de l’Alliance des États du Sahel, qui réunit le Mali, le Burkina Faso et le Niger. Ces trois pays ont quitté la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), organisation régionale chargée notamment de la coopération économique et sécuritaire.
Les autorités militaires de ces pays présentent leur politique sécuritaire comme une réponse souveraine aux échecs des partenariats précédents. Le JNIM cherche, de son côté, à exploiter les difficultés de l’État, les tensions sociales et les fragilités des routes commerciales.
Le point essentiel est donc le suivant : la disparition progressive des signes visibles d’Al-Qaïda ne signifie pas nécessairement une modération du JNIM. Elle peut traduire une volonté de devenir plus difficile à identifier, plus proche des réalités locales et plus efficace dans son emprise sur les territoires.
Les prochains indicateurs seront les langues utilisées dans les communications, le rôle des médias semi-officiels et l’évolution des alliances locales. Il faudra également suivre l’impact des blocus sur les marchés, les transports et les populations rurales. C’est sur ces terrains concrets que se mesurera la portée réelle de cette mutation.