Dans la Corne de l’Afrique, la frontière entre crise intérieure et affrontement régional devient chaque jour plus fragile. Le Soudan et l’Éthiopie se renvoient désormais des accusations de soutien à des groupes armés, tandis que de nouveaux combats secouent le Tigré, région éthiopienne voisine du Soudan.

Le risque ne concerne pas seulement les états-majors. Dans les zones frontalières, les tensions peuvent perturber les échanges, compliquer les déplacements des populations et fragiliser davantage une région déjà marquée par la guerre au Soudan depuis avril 2023.

Une crise soudanaise qui déborde vers la frontière éthiopienne

Le Soudan est engagé dans un conflit entre les Forces armées soudanaises, dirigées par le général Abdel Fattah Al-Bourhane, et les Forces de soutien rapide, une formation paramilitaire commandée par le général Mohammed Hamdan Daglo, dit « Hemetti ». Les combats ont profondément déplacé les centres de pouvoir. Khartoum reste la capitale officielle, mais Port-Soudan accueille depuis plusieurs mois une grande partie de l’appareil administratif contrôlé par l’armée.

Dans ce contexte, les autorités soudanaises accusent régulièrement des acteurs étrangers d’alimenter le conflit. L’Éthiopie est notamment soupçonnée par Khartoum de faciliter l’installation, l’entraînement ou le ravitaillement des Forces de soutien rapide dans sa région occidentale de Benishangul-Gumuz. Addis-Abeba rejette ces accusations.

Des analyses d’images satellitaires et des enquêtes publiées en 2026 ont toutefois attiré l’attention sur une activité accrue autour d’une base située près d’Assosa, non loin de la frontière soudanaise. Ces éléments ne suffisent pas, à eux seuls, à établir la chaîne complète d’un soutien militaire. Ils expliquent néanmoins pourquoi la question est devenue centrale dans les échanges entre les deux pays.

Addis-Abeba accuse à son tour Khartoum

Le 28 septembre 2026, le chef d’état-major éthiopien, le maréchal Birhanu Jula, a accusé le Soudan, l’Égypte et l’Érythrée de soutenir des groupes opposés au gouvernement fédéral éthiopien. Il a présenté ces forces comme une coalition cherchant à déstabiliser l’Éthiopie avec l’appui de puissances extérieures.

Ces déclarations sont intervenues après la reprise d’affrontements dans le Tigré entre l’armée fédérale et des forces liées au Front populaire de libération du Tigré. Cette organisation a dirigé la région pendant plusieurs années avant la guerre de 2020-2022, puis a signé l’accord de Pretoria avec le gouvernement fédéral en novembre 2022.

La reprise des combats fait craindre une nouvelle dégradation de cet accord. Des affrontements avaient déjà été signalés en 2026 dans plusieurs secteurs du Tigré, notamment près de la frontière soudanaise. Les communications ont aussi été perturbées dans certaines zones, ce qui rend difficile la vérification indépendante des bilans et des mouvements de troupes.

Dans une déclaration relayée par des médias soudanais, l’armée soudanaise a rejeté les accusations éthiopiennes, les qualifiant d’« infondées ». Elle affirme respecter le droit international et les principes de bon voisinage. Khartoum soutient, de son côté, que des éléments des Forces de soutien rapide bénéficient d’un appui depuis le territoire éthiopien, notamment pour la logistique et l’utilisation de drones. Addis-Abeba nie également ces accusations.

Deux récits concurrents, une frontière stratégique

Les accusations croisées doivent être replacées dans une relation déjà fragilisée par plusieurs contentieux. Le plus ancien concerne Al-Fashaga, une zone agricole disputée entre le Soudan et l’Éthiopie. Les deux pays revendiquent certains espaces cultivés et se reprochent des incursions de forces armées ou de milices alliées.

À cela s’ajoute la guerre soudanaise. La progression des Forces de soutien rapide dans plusieurs régions du pays a transformé les frontières en couloirs militaires et commerciaux. Les routes reliant le Soudan à l’Éthiopie sont utilisées pour le commerce, mais elles peuvent aussi servir au déplacement de combattants, d’armes ou de matériel. La distinction entre trafic, ravitaillement militaire et soutien politique devient donc difficile à établir sans enquête indépendante.

La situation éthiopienne est elle-même complexe. Le gouvernement fédéral fait face à des tensions persistantes au Tigré, mais aussi à une insurrection armée en Amhara. Toute accusation de soutien extérieur peut ainsi servir à renforcer la mobilisation nationale, à justifier des opérations de sécurité ou à faire pression sur les voisins.

Pour les populations, les conséquences sont concrètes. Les habitants des zones frontalières dépendent des marchés, des pâturages et des routes de passage. Une fermeture de frontière ou une montée des contrôles peut réduire les revenus des commerçants et des transporteurs. Les familles déplacées par les combats risquent aussi de rencontrer davantage d’obstacles pour rejoindre des zones sûres.

La dimension régionale de l’escalade

Cette crise touche directement la Corne de l’Afrique, une région où les rivalités nationales s’entremêlent avec les conflits internes. L’Autorité intergouvernementale pour le développement, l’IGAD, qui réunit plusieurs pays de la région, reste l’un des cadres diplomatiques les plus pertinents pour prévenir un élargissement du conflit soudanais. Son influence demeure toutefois limitée par les désaccords entre États membres.

L’Égypte suit également le dossier avec attention. Le Caire est engagé dans un différend majeur avec Addis-Abeba au sujet du Grand barrage de la Renaissance éthiopienne, construit sur le Nil Bleu. L’accusation éthiopienne visant l’Égypte ajoute donc une dimension supplémentaire à une relation déjà tendue. Le Caire et Asmara n’ont pas publiquement confirmé les accusations formulées par le chef de l’armée éthiopienne.

La principale inquiétude concerne désormais la possibilité d’une circulation accrue des armes et des combattants entre le Soudan, l’Éthiopie et l’Érythrée. Une telle dynamique pourrait compliquer les efforts de médiation et rendre plus difficile la protection des civils, en particulier dans les régions rurales éloignées des capitales.

Les prochains signaux à surveiller seront la poursuite ou non des combats au Tigré, l’évolution de la présence militaire autour de la frontière et les décisions de Khartoum, Addis-Abeba et de l’IGAD. Tant que les accusations ne seront pas étayées par des enquêtes indépendantes, elles doivent rester présentées comme des allégations. Mais leur répétition montre déjà une réalité politique : la guerre du Soudan et les fractures éthiopiennes ne sont plus des crises séparées.