À Windhoek, le solaire ne se contente plus d’alimenter quelques toitures. Il commence à modifier la manière dont la Namibie produit, consomme et échange son électricité. Mais cette progression rapide pose une question décisive : comment intégrer des milliers d’installations privées sans fragiliser le réseau ni laisser la qualité des équipements au hasard ?
Le sujet dépasse la seule facture des ménages. Un panneau raccordé au réseau peut réduire la demande auprès des fournisseurs. Il peut aussi injecter de l’électricité à certains moments de la journée. Pour le régulateur, ces flux doivent donc être connus, mesurés et encadrés.
Un marché qui avance plus vite que les registres
La Renewable Energy Industry Association of Namibia, ou REIAoN, veut répondre à ce décalage. L’organisation professionnelle a lancé six groupes de travail consacrés aux principaux obstacles qui ralentissent encore le développement des énergies renouvelables en Namibie.
Deux groupes se concentrent directement sur le solaire distribué. Le premier doit contribuer à renforcer les compétences et les normes applicables aux installateurs. Le second travaille sur le « net metering », un mécanisme qui permet à un client de déduire de sa facture une partie de l’électricité produite par ses panneaux et injectée dans le réseau.
Les quatre autres groupes portent sur les producteurs privés, les industries vertes, la mobilité électrique, le dialogue avec les autorités et la fabrication locale. Cette organisation traduit une volonté plus large : ne pas limiter la transition énergétique à l’importation de panneaux et d’onduleurs.
Le président de la REIAoN, Paulus Mulunga, défend ainsi une filière capable de créer davantage de valeur dans le pays. La question concerne les techniciens, les entreprises de maintenance, les fabricants de composants et les services numériques nécessaires au suivi des installations.
Les estimations disponibles montrent l’ampleur du mouvement. La Namibie aurait importé environ 343 mégawatts-crête de panneaux solaires entre 2023 et 2026. Le mégawatt-crête désigne la puissance maximale théorique d’un équipement dans des conditions standardisées.
Selon les données présentées par Sustainable Energy Africa, près de la moitié de cette capacité, soit environ 172 mégawatts-crête, serait installée sur des réseaux de distribution. Ces chiffres reposent sur une estimation construite à partir des exportations chinoises et non sur un inventaire complet des installations effectivement opérationnelles.
Cette limite est importante. Les grands parcs solaires sont relativement faciles à identifier. Les équipements placés sur les maisons, les commerces, les fermes, les ateliers ou les sites industriels sont beaucoup plus dispersés. Une partie de ces systèmes ne figure donc pas encore dans les bases officielles.
Le régulateur cherche à reprendre la mesure du réseau
L’Electricity Control Board, l’autorité namibienne chargée de réguler le secteur électrique, a reconnu la rapidité de cette évolution. En septembre 2026, son directeur général Robert Kahimise a indiqué à Windhoek que l’essor de ces installations ne pouvait pas être stoppé. L’enjeu consiste plutôt à l’accompagner avec des règles adaptées.
L’ECB a notamment mis en place une plateforme d’enregistrement en ligne. Elle doit permettre de mieux recenser les systèmes solaires installés chez les clients et de simplifier les démarches pour les petites unités. Le régulateur vise un traitement des demandes sous trente jours pour les installations d’une puissance inférieure à un mégawatt.
Cette démarche répond à un besoin technique concret. Lorsque les installations privées se multiplient, les opérateurs doivent connaître leur puissance, leur emplacement et leur mode de raccordement. Sans ces informations, il devient plus difficile de prévoir les tensions sur les lignes, les variations de production ou les besoins de renforcement des transformateurs.
Le contrôle de la qualité joue également un rôle central. Un matériel mal dimensionné ou une installation réalisée sans respecter les normes peut exposer les occupants, les techniciens et le réseau à des risques. Des règles plus claires peuvent donc protéger les consommateurs tout en donnant davantage de visibilité aux entreprises sérieuses.
La Namibie dispose déjà de règles de net metering datant de 2016. Toutefois, l’ECB affiche aussi un projet de règles actualisées pour 2026. Le texte a été approuvé par le conseil d’administration du régulateur, mais il n’était pas encore promulgué au moment des dernières informations disponibles.
Cette période transitoire crée une incertitude pour les ménages et les entreprises. Ils peuvent investir dans des panneaux pour réduire leur consommation, mais les conditions précises de revente ou de déduction de l’électricité injectée restent liées au cadre réglementaire applicable à chaque zone de distribution.
Réduire les importations, sans déplacer les coûts
La progression du solaire intervient alors que la Namibie dépend fortement des achats d’électricité à l’extérieur de ses frontières. En juillet 2026, les importations ont représenté 56,5 % de l’approvisionnement électrique national, selon les données de la Namibia Statistics Agency. La production locale a atteint 189 360 mégawattheures, contre 246 182 mégawattheures importés.
L’Afrique du Sud et la Zambie ont fourni l’essentiel de cette électricité importée. Pour la Namibie, le développement de la production décentralisée peut donc améliorer la sécurité d’approvisionnement et limiter une partie des achats régionaux, surtout pendant les périodes de forte demande.
Le bénéfice ne sera toutefois pas identique pour tous les acteurs. Les ménages capables de financer une installation peuvent réduire leur dépendance au réseau. Les entreprises disposant de grandes toitures peuvent également stabiliser une partie de leurs coûts. En revanche, les foyers à revenus modestes, les locataires et les habitants des zones éloignées risquent de profiter plus lentement de cette évolution.
Le modèle tarifaire devra donc éviter que les coûts fixes du réseau reposent davantage sur les clients qui ne peuvent pas produire leur propre électricité. Le net metering ne concerne pas seulement le prix du kilowattheure. Il touche aussi l’équilibre financier des distributeurs et le financement des infrastructures communes.
Un enjeu pour la SADC et pour la souveraineté énergétique
La Namibie avance dans un espace régional marqué par les échanges d’électricité. Membre de la Southern African Development Community, ou SADC, elle dépend de connexions avec ses voisins pour compléter sa production. La montée du solaire domestique pourrait modifier progressivement ces flux, à condition que les réseaux puissent absorber une production plus variable.
La question se pose dans plusieurs pays d’Afrique australe. Les installations décentralisées progressent souvent plus vite que les statistiques publiques. Les régulateurs doivent donc développer des registres numériques, des normes communes et des procédures de raccordement plus lisibles.
Pour la Namibie, la prochaine étape sera double. Il faudra finaliser le cadre du net metering et rendre l’enregistrement réellement accessible aux particuliers, aux petites entreprises et aux opérateurs installés hors de Windhoek. En parallèle, la filière devra démontrer qu’elle peut améliorer la qualité, former des techniciens et accroître la part de valeur créée localement.
Le solaire namibien entre ainsi dans une phase plus institutionnelle. Après l’équipement des toitures vient le temps de la planification. La réussite de cette transition dépendra moins du nombre de panneaux importés que de la capacité du pays à les intégrer durablement dans son réseau et dans son économie.