À Nairobi, la conservation de la nature est au cœur d’un débat qui dépasse la protection des forêts et des espèces. Des représentants de peuples autochtones veulent désormais peser directement sur les décisions qui transforment leurs territoires en parcs, réserves ou projets carbone.
Du 21 au 25 septembre 2026, une soixantaine de représentants venus d’Afrique, d’Asie et des Amériques se sont réunis dans la capitale kényane lors du congrès « Notre terre, notre nature ». Leur message commun est clair : préserver la biodiversité ne peut pas signifier écarter les populations qui vivent sur ces espaces et les entretiennent depuis des générations.
À Nairobi, une contestation de la conservation sans consentement
Les participants ont dénoncé une même logique dans plusieurs régions du monde. Des terres coutumières sont classées en aires protégées sans consultation suffisante. Ensuite, l’accès à la forêt, à l’eau, à la chasse de subsistance ou aux plantes médicinales devient plus difficile.
Elias Kimaiyo, venu de la forêt d’Embobut, dans l’ouest du Kenya, a porté cette inquiétude devant les participants. Les représentants réunis à Nairobi contestent notamment la création de parcs nationaux, de sanctuaires animaliers et de réserves sur des territoires dont les droits ne seraient pas reconnus.
Le sujet prend une dimension nouvelle avec l’essor des marchés carbone. Ces dispositifs permettent de vendre des crédits correspondant à des réductions ou à des absorptions d’émissions. Leur fonctionnement reste complexe. Mais, sur le terrain, les communautés redoutent que la valeur financière attribuée au carbone renforce la pression sur leurs terres.
Au Kenya, cette question s’inscrit dans un débat national déjà sensible. Le pays cherche à attirer des financements climatiques tout en renforçant les garanties accordées aux communautés. En 2026, les autorités kényanes ont notamment précisé les règles encadrant les échanges internationaux de crédits carbone et fixé un plafond national pour ces transactions. Les nouvelles règles kényanes sur les marchés carbone montrent l’importance croissante de ce secteur dans la politique environnementale du pays.
Le cas des Sengwer dans la forêt d’Embobut
La forêt d’Embobut est associée aux revendications des Sengwer, un peuple autochtone de l’ouest du Kenya. Depuis plusieurs années, les débats portent sur leur présence dans cette forêt, sur les expulsions signalées et sur la reconnaissance de leurs droits coutumiers.
Le désaccord ne concerne pas seulement la protection des arbres. Il touche aussi la définition même de la propriété. Pour l’administration, une forêt classée relève du domaine public et doit être protégée selon des règles nationales. Pour les communautés, le territoire représente un espace de vie, de mémoire, de pratiques culturelles et de subsistance.
Cette tension peut devenir plus forte lorsque la forêt acquiert une valeur supplémentaire grâce au tourisme, aux financements climatiques ou aux projets de compensation carbone. Les revenus attendus attirent alors de nouveaux acteurs. Pourtant, les habitants qui supportent les restrictions ne bénéficient pas toujours d’un pouvoir équivalent dans les négociations.
Le Kenya n’est pas isolé sur ce terrain. Dans plusieurs pays d’Afrique de l’Est, les peuples autochtones demandent une participation réelle à la gestion des aires protégées. Ils ne rejettent pas nécessairement la conservation. Ils contestent surtout les modèles qui les excluent de la décision et les traitent comme une menace pour des espaces qu’ils ont contribué à préserver.
Les Baka face aux restrictions d’accès au Cameroun
Les échanges de Nairobi ont aussi mis en lumière la situation des Baka dans le sud-est du Cameroun. Dans cette région forestière, plusieurs parcs nationaux et autres espaces protégés ont été créés au fil des décennies. Ces classements ont modifié les règles d’accès aux ressources.
Des travaux consacrés au parc national de Lobéké décrivent des accords destinés à restaurer l’accès des communautés baka à certaines ressources biologiques et culturelles. Ils soulignent toutefois les difficultés de mise en œuvre, notamment lorsque les populations ne disposent pas d’informations suffisantes ou lorsque les arrangements restent peu contraignants. L’analyse de l’accès des Baka au parc national de Lobéké rappelle que la participation locale doit être concrète, documentée et contrôlable.
Des recherches universitaires ont également décrit les effets de la « conservation-forteresse ». Cette approche repose sur des frontières strictes, une surveillance renforcée et une limitation des usages humains. Dans le sud-est camerounais, elle a parfois réduit l’accès des Baka à la forêt, alors même que leurs activités reposent largement sur la connaissance des cycles forestiers et des ressources disponibles. L’étude consacrée aux Baka et aux aires protégées du Cameroun documente ce paradoxe entre protection de la nature et restriction des droits.
Les associations de défense des peuples autochtones évoquent aussi des expulsions, des violences et des expropriations. Ces accusations doivent être examinées au cas par cas. Elles ne peuvent toutefois pas être écartées d’un revers de main, car plusieurs rapports indépendants ont relevé des violations persistantes des droits autour des espaces protégés camerounais. Les évaluations des accords d’accès au Cameroun insistent sur la nécessité de corriger ces déséquilibres.
« Décoloniser » la conservation, une revendication politique
À Nairobi, les participants ont employé le terme de « décolonisation de la conservation ». Il ne s’agit pas de renoncer aux parcs, aux réserves ou à la protection des espèces. La revendication porte plutôt sur la gouvernance, le consentement et le partage des bénéfices.
Dans de nombreux pays africains, les premières politiques de conservation ont été conçues pendant la période coloniale. Elles ont souvent séparé la nature des sociétés humaines. Après les indépendances, plusieurs États ont conservé une partie de ces cadres, parfois en les associant à des programmes internationaux de financement ou de protection de la biodiversité.
Le résultat peut être paradoxal. Une communauté est éloignée d’une forêt au nom de sa protection. Dans le même temps, l’exploitation minière, forestière ou pétrolière progresse à proximité. Le tourisme de masse peut aussi s’installer dans une zone protégée, sans que les habitants disposent d’un droit de regard sur les revenus générés.
Les représentants autochtones défendent donc une autre méthode. Elle repose sur la reconnaissance des droits territoriaux, la cartographie participative, le consentement libre, préalable et éclairé, ainsi que la gestion communautaire. Ce principe signifie qu’un projet ne doit pas être imposé avant que les populations concernées aient reçu une information complète et puissent accepter ou refuser la proposition.
Un enjeu pour l’Afrique de l’Est et le continent
Le débat concerne directement la Communauté d’Afrique de l’Est, qui réunit notamment le Kenya, l’Ouganda, la Tanzanie, le Rwanda, le Burundi, la République démocratique du Congo, le Soudan du Sud et la Somalie. La région partage des écosystèmes, des corridors de transhumance et des bassins forestiers qui dépassent les frontières nationales.
Les décisions prises dans un pays peuvent donc produire des effets chez ses voisins. Une aire protégée peut modifier les déplacements pastoraux. Un projet carbone peut influencer l’usage d’une forêt transfrontalière. Une expulsion peut aussi déplacer les tensions vers une autre zone rurale.
La déclaration adoptée à Nairobi place les peuples autochtones au centre de cette discussion. Sa portée dépendra désormais de sa traduction dans les lois, les plans de gestion et les contrats environnementaux. Les prochains indicateurs seront concrets : reconnaissance des droits coutumiers, accès effectif aux territoires, transparence des revenus et mécanismes de plainte indépendants.
Pour le Kenya comme pour les autres pays africains, le défi consiste à protéger la nature sans reproduire les exclusions du passé. La conservation ne sera durable que si elle protège à la fois les écosystèmes et les droits de celles et ceux qui les connaissent, les habitent et les transmettent.