À Tanger, la contestation de la relation avec Israël s’est heurtée à une décision administrative, quelques jours après des élections législatives marquées par une faible participation et le retour du Parti de la justice et du développement (PJD). La séquence illustre une tension désormais installée au Maroc : la diplomatie relève du palais, tandis que la rue continue de faire de la Palestine un sujet politique national.
À Tanger, une mobilisation interdite puis dispersée
Le dimanche 27 septembre 2026, les autorités de Tanger ont interdit une manifestation appelée par le Front marocain de soutien à la Palestine et contre la normalisation avec Israël. La décision a été justifiée par des considérations liées à l’ordre public et à la circulation, d’après un avis relayé par la presse marocaine.
Malgré cette interdiction, des militants ont tenté de se rassembler. La mobilisation a finalement été dispersée par les forces de l’ordre dans la soirée. Plusieurs interpellations ont été signalées, mais leur nombre exact et la situation judiciaire des personnes concernées n’étaient pas encore établis au moment des premières remontées.
Parmi les personnes citées figurent Hassan Moghbar, responsable local du PJD, Hassan Nektar, président de la section tangéroise de l’Association marocaine des droits humains (AMDH), ainsi que le militant Mohamed Lamrabet. Ces éléments restent à considérer avec prudence tant qu’une confirmation indépendante ou officielle n’a pas été publiée.
L’interdiction a été annoncée par les autorités territoriales et sécuritaires de Tanger, qui ont invoqué leurs compétences réglementaires en matière d’espace public et de circulation. L’avis de restriction diffusé par un média marocain ne permet toutefois pas, à lui seul, d’établir le bilan complet des interpellations.
Une rue mobilisée depuis plusieurs mois
La scène de Tanger ne constitue pas un épisode isolé. Depuis le début de la guerre à Gaza, des rassemblements ont régulièrement lieu dans plusieurs villes marocaines. Les manifestants demandent notamment la fin de la normalisation avec Israël et réaffirment leur soutien aux droits du peuple palestinien.
Des mobilisations ont encore été rapportées les vendredi 25 et samedi 26 septembre dans plusieurs localités. À Marrakech, un rassemblement a réuni un nombre important de participants autour d’un double mot d’ordre : soutenir la mosquée Al-Aqsa et refuser le rapprochement avec Israël. L’ampleur exacte de ces rassemblements varie selon les sources et doit donc être distinguée des estimations militantes.
À Tanger, les autorités ont déjà interdit ou dispersé d’autres actions liées à cette question. Des militants avaient notamment voulu protester contre la présence d’une délégation israélienne à une compétition nautique organisée près du port. Ces précédents ont contribué à faire de la ville un point de tension entre mouvements associatifs, formations politiques et autorités locales.
Cette contestation s’inscrit aussi dans un débat plus large sur les libertés publiques. Pendant la période électorale, l’AMDH avait signalé des arrestations, des interpellations ou des entraves visant des militants d’Annahj Addimocrati, formation favorable au boycott du scrutin. Les cas rapportés concernaient notamment Beni Mellal, Kénitra, Casablanca, Salé, Tanger et Al Hoceima.
Le retour électoral du PJD ne déplace pas le centre de décision
La manifestation de Tanger est intervenue quatre jours après les élections législatives du 23 septembre 2026. Le Parti authenticité et modernité (PAM) est arrivé en tête avec 97 sièges sur 395. Il devance le Rassemblement national des indépendants (RNI), crédité de 66 sièges, et l’Istiqlal, qui en obtient 65.
Le PJD a réalisé la progression la plus spectaculaire. Après sa chute à 13 sièges lors du précédent scrutin, il en remporte 54 cette fois-ci. La participation nationale s’est établie à 38,02 % à la fermeture des bureaux, puis à 38,08 % dans les résultats provisoires annoncés par le ministère de l’Intérieur. Les données institutionnelles marocaines sur le scrutin confirment cette faible mobilisation électorale.
Le résultat du PJD traduit un retour parlementaire, mais pas une prise de contrôle de l’appareil d’État. Le parti a fait de la cause palestinienne et du refus de la normalisation des thèmes importants de sa campagne. Toutefois, la politique étrangère marocaine reste une prérogative centrale du roi Mohammed VI. Le Parlement peut débattre et voter, mais il ne fixe pas seul les grandes orientations diplomatiques du royaume.
Cette configuration limite la portée immédiate du succès électoral du PJD. Le parti peut porter la contestation dans l’hémicycle et dans l’espace public. En revanche, il ne dispose pas des moyens institutionnels pour annuler unilatéralement les accords conclus par Rabat avec Tel-Aviv.
Le rapprochement diplomatique avance malgré la contestation
Le 16 septembre 2026, le Maroc, Israël et les États-Unis ont annoncé à New York leur accord pour élever leurs représentations diplomatiques au rang d’ambassades et échanger des ambassadeurs. La déclaration prévoit également la reprise prochaine des vols directs entre les deux pays.
Cette étape approfondit le processus engagé en décembre 2020, lorsque Rabat et Tel-Aviv avaient rétabli leurs relations officielles dans le cadre d’un accord soutenu par Washington. Le rapprochement s’est développé dans plusieurs secteurs, notamment le commerce, le tourisme, la coopération sécuritaire et la défense.
La présence de la délégation marocaine dans la salle de l’Assemblée générale des Nations unies pendant le discours du Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou, le 24 septembre, a également été observée comme un signe de continuité diplomatique. Elle ne signifie pas pour autant que les autorités marocaines renoncent à leur soutien officiel aux droits palestiniens.
Rabat continue de défendre publiquement la création d’un État palestinien et le statut particulier de Jérusalem. Cette position coexiste avec la poursuite des relations avec Israël. C’est précisément cette coexistence que les mouvements de solidarité contestent, en estimant que les déclarations politiques ne compensent pas le maintien des liens diplomatiques, économiques et sécuritaires.
Un enjeu qui dépasse les frontières marocaines
La séquence de Tanger met en lumière un décalage entre la stratégie internationale de l’État marocain et les attentes d’une partie de la société. Pour les autorités, la coopération avec Israël s’inscrit dans une politique d’alliances et de défense des intérêts nationaux. Pour les manifestants, la situation à Gaza rend ce partenariat politiquement et moralement inacceptable.
Le contraste touche aussi les partis. Le PJD peut capitaliser sur la sensibilité populaire à la cause palestinienne, mais son retour à la Chambre des représentants ne modifie pas l’équilibre constitutionnel du pouvoir. De leur côté, les partis appelés à former la majorité devront composer avec une opinion publique qui ne réduit pas la question palestinienne à un thème de politique étrangère.
À court terme, deux dossiers seront suivis au Maroc : la formation du prochain gouvernement autour du PAM et l’installation effective des ambassades annoncées le 16 septembre. La manière dont les autorités géreront les rassemblements à Tanger, Rabat, Casablanca et Marrakech dira aussi si la contestation restera contenue dans la rue ou si elle s’imposera davantage dans le débat parlementaire.
À l’échelle nord-africaine, le Maroc confirme ainsi une position particulière. Le royaume approfondit ses relations avec Israël tout en maintenant un discours officiel favorable à la cause palestinienne. Cette diplomatie à deux niveaux peut préserver des marges de manœuvre internationales. Elle entretient cependant une tension durable avec une partie de la société marocaine, pour qui la Palestine demeure un marqueur politique et populaire central.