À Sfax, la baisse des départs vers l’Italie n’a pas fait disparaître les candidats à la traversée. Elle a surtout déplacé les lieux de vie, les itinéraires et les risques. En Tunisie, la politique de dissuasion réduit les arrivées visibles en Europe, sans régler les causes qui alimentent la route maritime.

Une chute spectaculaire des arrivées, mais pas de la pression migratoire

Les arrivées en Italie depuis la Tunisie ont fortement diminué après le pic de 2023. Cette année-là, près de 100 000 personnes avaient atteint les côtes italiennes depuis le territoire tunisien, selon les données communiquées par les agences internationales et les autorités italiennes.

Le mouvement s’est ensuite inversé. Les arrivées recensées depuis la Tunisie sont passées sous la barre des 20 000 en 2024, puis ont continué de reculer en 2025. Sur les premiers mois de 2026, les chiffres disponibles restent très inférieurs à ceux de 2023.

Cette évolution est souvent présentée comme le résultat d’un contrôle plus efficace des frontières maritimes. Elle reflète aussi une stratégie plus large : surveillance renforcée du littoral, démantèlement de campements, arrestations, éloignements vers les frontières algérienne et libyenne, ainsi que coopération accrue avec l’Union européenne.

Mais une arrivée en Italie ne représente qu’une partie de l’histoire. Les interceptions en mer, les départs empêchés, les personnes déplacées à l’intérieur de la Tunisie et les retours assistés restent plus difficiles à mesurer. La baisse d’un indicateur ne signifie donc pas automatiquement la disparition du phénomène.

Dans son analyse consacrée à l’évolution des réseaux de départ, la Global Initiative Against Transnational Organized Crime estime que la demande de traversée demeure importante. L’organisation décrit une route comprimée par la répression, mais toujours active.

À Sfax, les campements ont été dispersés plutôt que supprimés

La région de Sfax reste au cœur du dispositif. Depuis plusieurs années, ses zones littorales servent de point de départ vers l’Italie. Les oliveraies et les espaces périphériques d’Al-Amra ont aussi accueilli des campements informels où vivaient des milliers de personnes originaires d’Afrique subsaharienne.

À partir du printemps 2025, les forces de sécurité tunisiennes ont intensifié les opérations de démantèlement dans ces zones. Les autorités les ont présentées comme des mesures de sécurité et de salubrité. Pour les personnes concernées, elles ont souvent signifié la perte d’un abri, de biens personnels et de rares réseaux de soutien.

Des organisations de défense des droits humains ont signalé que ces opérations n’avaient pas mis fin aux départs. Elles ont plutôt favorisé une dispersion vers de plus petits campements, vers les villes et vers d’autres secteurs du littoral. Les départs peuvent ainsi devenir plus rapides, plus clandestins et plus dangereux.

Cette dynamique s’inscrit dans une politique engagée après le durcissement du discours officiel sur l’immigration subsaharienne, notamment depuis février 2023. Depuis cette période, plusieurs associations tunisiennes et internationales ont documenté des arrestations arbitraires, des expulsions collectives et des violences contre des migrants, des réfugiés et des demandeurs d’asile.

Dans une enquête publiée en 2025, Amnesty International a recensé au moins 70 expulsions collectives entre juin 2023 et mai 2025, concernant plus de 11 500 personnes. L’organisation précise que ces expulsions ont notamment conduit des personnes vers les frontières avec l’Algérie et la Libye, souvent dans des zones isolées.

Le contrôle en mer déplace aussi la responsabilité

Le renforcement des interceptions crée un problème politique particulier pour Tunis. Lorsqu’une embarcation est arrêtée avant d’atteindre l’Italie, les personnes secourues restent généralement sur le sol tunisien. Elles doivent alors être prises en charge, placées sous contrôle ou orientées vers des dispositifs de retour.

Cette situation explique en partie la discrétion croissante autour de certaines opérations maritimes. Chaque interception peut être présentée comme une réussite sécuritaire. Elle rappelle aussi que la Tunisie devient, de fait, un espace de blocage pour des personnes qui espéraient poursuivre leur route vers l’Europe.

Le bilan humain demeure préoccupant. Les naufrages ne disparaissent pas avec la baisse des départs. Ils deviennent parfois moins visibles, car les embarcations partent de manière plus dispersée et les informations circulent moins facilement.

Les données disponibles restent incomplètes. Le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés publie les arrivées enregistrées en Italie, mais ces statistiques ne comptabilisent ni toutes les tentatives ni les personnes disparues en mer. Les organisations de secours et les associations locales signalent régulièrement ce décalage entre les chiffres officiels et la réalité observée sur le terrain.

L’Organisation mondiale contre la torture a également documenté des expulsions vers les frontières algérienne et libyenne. Elle souligne les difficultés d’accès à l’information et l’absence de transparence sur les procédures suivies. Ces limites empêchent d’établir un bilan exhaustif des renvois.

Des réseaux plus petits, mais toujours rentables

La transformation touche aussi les passeurs. Les structures visibles qui dominaient certains points de départ ont laissé place à des cellules plus mobiles. Elles utilisent les messageries chiffrées, multiplient les embarcations et adaptent les départs aux conditions météorologiques et aux mouvements des patrouilles.

Des ressortissants tunisiens continuent d’occuper des fonctions centrales dans l’achat des bateaux, l’accès au littoral et la protection des opérations. Dans le même temps, des personnes originaires de Guinée, de Côte d’Ivoire, du Cameroun, du Sénégal ou du Soudan peuvent être recrutées comme intermédiaires ou pilotes.

La logique économique reste solide. Les embarcations artisanales coûtent relativement peu à produire, tandis que chaque traversée peut générer une recette importante pour les organisateurs. Le prix payé depuis la Tunisie reste généralement inférieur à celui demandé sur certaines routes partant de Libye. Cet écart entretient l’attractivité de l’itinéraire tunisien, malgré la surveillance et les risques.

La route ne disparaît donc pas. Elle devient plus fragmentée. Pour les habitants des régions côtières, cela signifie une présence accrue des forces de sécurité et une pression sur les activités locales. Pour les migrants, la dispersion réduit l’accès aux soins, à l’aide juridique et aux associations. Pour les familles, elle rend les nouvelles plus difficiles à obtenir après un départ.

Une question tunisienne, un enjeu nord-africain

La Tunisie se trouve au croisement de plusieurs espaces. Elle appartient au Maghreb, entretient des liens étroits avec l’Union européenne et se situe sur une route reliant l’Afrique de l’Ouest, le Sahel et la Méditerranée centrale. Les décisions prises à Tunis ont donc des effets au-delà du littoral de Sfax.

La coopération sécuritaire avec l’Europe a permis de réduire les arrivées enregistrées en Italie. Elle n’a pas supprimé les départs, les déplacements forcés ni les demandes de protection. Elle a surtout déplacé une partie du coût humain et administratif vers la Tunisie, ainsi que vers les zones frontalières avec l’Algérie et la Libye.

Le prochain indicateur à surveiller ne sera pas seulement le nombre de personnes débarquées en Italie. Il faudra aussi suivre les interceptions, les disparitions en mer, les expulsions, les retours assistés et la situation autour de Sfax. Une baisse durable ne pourra être établie qu’en rapprochant ces données et en améliorant leur transparence.