À Rabat, la contestation marocaine de 2025 se prolonge désormais dans les couloirs de la justice. Devant le Parlement, des mères demandent la libération de leurs enfants arrêtés après les débordements qui avaient accompagné les rassemblements de GenZ 212. Pour ces familles, l’enjeu dépasse une peine de prison : il concerne une année d’études perdue, des procédures encore en cours et la possibilité de reconstruire une vie après la mobilisation.

À Rabat, des familles demandent des réponses judiciaires

Une trentaine de mères se sont réunies samedi devant le Parlement, dans la capitale marocaine. Elles réclament la libération de jeunes condamnés ou maintenus en détention après les manifestations de l’automne 2025.

« Nous voulons que tous les enfants soient libres et puissent sortir après un an ; ça suffit », a déclaré Ilham Negro, mère d’une détenue. Elle affirme que certains jeunes ont déjà perdu une année scolaire et que des familles font face à des problèmes de santé liés à cette situation.

Le rassemblement était soutenu par le comité national de solidarité avec les détenus de GenZ 212. Son coordinateur, Hakim Sikouk, avance le chiffre de près de 750 jeunes encore incarcérés. Ce bilan inclurait des personnes condamnées, mais aussi des prévenus qui n’ont pas encore été jugés.

Ce chiffre n’est toutefois pas confirmé par toutes les sources. L’Association marocaine des droits humains évoquait, en septembre 2026, environ 650 personnes toujours en prison, sur un total d’au moins 5 700 arrestations depuis le début de la mobilisation. Ces écarts s’expliquent notamment par des dates de comptage différentes et par la distinction entre arrestations, poursuites, détention provisoire et peines exécutées.

La question des mineurs occupe une place particulière dans les demandes des familles. Le comité de soutien affirme que certains adolescents figurent parmi les personnes poursuivies. Il dénonce aussi des procédures qu’il juge irrégulières. Ces accusations doivent être examinées dossier par dossier par les juridictions compétentes.

Un mouvement né des services publics

GenZ 212 est apparu sur les réseaux sociaux à la fin de septembre 2025. Son nom associe la génération Z à l’indicatif téléphonique international du Maroc, le +212. Le collectif, sans direction publique clairement identifiée, a utilisé notamment des plateformes numériques pour appeler à des rassemblements.

Les revendications portaient d’abord sur la santé et l’éducation. Les jeunes demandaient aussi des mesures contre la corruption et une meilleure répartition des investissements publics. Dans plusieurs villes, ils ont comparé les dépenses liées aux grands équipements sportifs avec l’état des hôpitaux, des écoles et des transports.

La mobilisation s’est étendue à Casablanca, Rabat, Marrakech, Tanger, Oujda et Agadir. La majorité des rassemblements est restée pacifique, selon plusieurs observateurs. Cependant, deux soirées ont été marquées par des jets de pierres, des incendies et des affrontements avec les forces de sécurité.

Dans la région d’Agadir, trois jeunes sont morts lors de violences survenues près de Lqliaa, au début du mois d’octobre 2025. Les autorités marocaines ont affirmé que les forces de l’ordre avaient ouvert le feu alors que des individus tentaient d’attaquer une brigade de gendarmerie. Des proches de victimes et des organisations de défense des droits humains ont demandé une enquête indépendante sur les circonstances exactes des décès.

Cette divergence impose la prudence. Le bilan de trois morts est rapporté par plusieurs médias et organisations, mais la responsabilité et le déroulement précis des tirs restent contestés. Aucun récit de camp ne peut, à lui seul, clore la question.

Une réponse pénale qui continue de produire des effets

Le parquet marocain avait annoncé, le 29 octobre 2025, que 2 480 personnes étaient poursuivies pour des faits liés aux violences. Parmi elles, 1 473 se trouvaient alors en détention dans l’attente de leur procès, selon l’Associated Press. Des accusations allant de la violence contre des agents publics à l’incitation à commettre des crimes avaient été retenues dans plusieurs dossiers.

Les tribunaux ont ensuite prononcé des peines différentes selon les faits reprochés. Certaines décisions concernaient des dégradations et des incendies. D’autres ont touché des participants à des rassemblements ou à des actions de blocage. En octobre 2025, la cour d’appel d’Agadir a notamment infligé de lourdes peines à des prévenus poursuivis pour incendie de véhicules, dégradation de biens et entrave à la circulation.

À Casablanca, une autre procédure liée au blocage d’une autoroute urbaine a abouti, en juin 2026, à la libération de plusieurs détenus après que la cour d’appel a considéré les peines couvertes par la durée déjà passée en prison. Cette décision ne règle pas l’ensemble des dossiers, mais elle montre que le contentieux judiciaire reste évolutif.

Pour les familles, le temps de la justice se confond avec celui de la sanction. Un jeune détenu peut manquer une année universitaire, perdre un emploi ou interrompre une formation avant même qu’une décision définitive soit rendue. Les conséquences touchent aussi les proches, souvent contraints de financer les déplacements, les visites et les frais d’avocat.

Le débat dépasse les seuls procès

La mobilisation a révélé un décalage entre les priorités affichées par l’État et les attentes d’une partie de la jeunesse marocaine. Le Maroc prépare de grands rendez-vous sportifs, dont la Coupe d’Afrique des nations 2025 et la Coupe du monde 2030. Ces projets peuvent soutenir l’emploi, les infrastructures et l’attractivité du pays. Ils alimentent aussi une question sociale lorsque les services essentiels restent perçus comme insuffisants.

Ce contraste est particulièrement visible entre les grandes villes et les territoires périphériques. À Rabat et Casablanca, les jeunes disposent de davantage d’universités, d’emplois formels et de services administratifs. Dans les zones rurales ou les périphéries urbaines, l’accès aux soins spécialisés, aux transports et à l’enseignement supérieur demeure plus difficile.

La contestation a également mis en évidence la faiblesse des relais traditionnels. GenZ 212 s’est construit en dehors des partis politiques, des syndicats et des associations établies. Cette autonomie a facilité une mobilisation rapide. Elle a aussi limité la capacité du mouvement à négocier, à documenter les dossiers et à défendre ses membres devant les institutions.

Un test pour la trajectoire marocaine

Le dossier GenZ 212 s’inscrit dans une trajectoire marocaine déjà marquée par des mobilisations sociales, notamment dans le Rif en 2016 et 2017. Il ne s’agit pas d’un mouvement identique. Mais le même problème revient : comment transformer des revendications locales sur les services publics en dialogue institutionnel durable ?

À l’échelle de l’Union africaine et du Maghreb, l’expérience marocaine sera suivie pour deux raisons. D’abord, elle montre le rôle croissant des réseaux sociaux dans la coordination de mouvements sans chef déclaré. Ensuite, elle pose la question de l’équilibre entre maintien de l’ordre, droit de manifester et traitement judiciaire des violences commises en marge des protestations.

La prochaine étape se jouera dans les tribunaux, mais aussi dans les politiques publiques. Le nombre de détenus effectivement libérés, le sort des mineurs, la transparence des enquêtes sur les morts d’Agadir et la réponse apportée aux demandes sur la santé et l’éducation permettront de mesurer la portée réelle de cette crise. À Rabat, les mères réunies devant le Parlement rappellent déjà que le dossier n’est pas clos.