Dans de nombreux quartiers africains, le migrant n’est pas un visage lointain. Il est le voisin, le commerçant, le chauffeur, l’ouvrier ou l’étudiant installé depuis parfois plusieurs années. Pourtant, lorsque l’emploi se raréfie, que les loyers augmentent ou que les services publics saturent, sa présence peut devenir un sujet politique. L’étranger est alors transformé en responsable commode de difficultés qu’il n’a pas créées.
Ce paradoxe est d’autant plus frappant que la majorité des migrations africaines restent africaines. Selon l’Organisation internationale pour les migrations, plus de 80 % des migrations enregistrées sur le continent se déroulent à l’intérieur de l’Afrique. En 2015, l’organisation estimait à 21 millions le nombre de migrants présents en Afrique, dont environ 18 millions étaient originaires d’un autre pays africain.
Une mobilité ancienne, au cœur des économies africaines
Les déplacements entre pays africains ne sont pas une anomalie récente. Ils prolongent des circulations commerciales, familiales et professionnelles qui existaient avant les frontières héritées de la période coloniale. Les marchés de l’Afrique de l’Ouest, les couloirs commerciaux d’Afrique australe et les mobilités pastorales du Sahel reposent encore largement sur ces échanges.
Dans l’espace de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, la CEDEAO, la libre circulation des personnes est un principe régional établi. Elle permet, en théorie, aux ressortissants des pays membres de voyager et de séjourner plus facilement dans les États voisins. Dans les faits, les contrôles, les tracasseries administratives et les restrictions nationales limitent souvent cette liberté.
Le même décalage existe ailleurs. La Communauté de développement de l’Afrique australe, la SADC, cherche à faciliter les échanges régionaux, mais les travailleurs migrants restent confrontés à des régimes de visas variables. En Afrique de l’Est, la Communauté d’Afrique de l’Est, l’EAC, avance également vers une intégration plus poussée, sans effacer les tensions liées à l’emploi et à la souveraineté.
Ces migrants ne forment pas un groupe homogène. Certains sont qualifiés et travaillent dans les banques, les universités ou les entreprises technologiques. D’autres exercent dans le commerce de détail, le transport, la restauration, l’agriculture ou les services domestiques. Une part importante évolue dans l’économie informelle, où l’accès au crédit, à la protection sociale et aux documents administratifs reste limité.
Quand la crise transforme un voisin en menace
La xénophobie ne naît pas uniquement de la présence étrangère. Elle progresse surtout lorsque la concurrence économique est ressentie comme injuste et que les institutions ne répondent plus aux attentes. Dans une ville où les emplois sont rares, un travailleur migrant peut être accusé de faire baisser les salaires. Dans un quartier mal desservi, les étrangers peuvent être désignés comme responsables de la pression sur les écoles, les hôpitaux ou les logements.
Cette accusation repose souvent sur une confusion entre perception et preuve. Des travaux consacrés à l’Afrique du Sud montrent que les migrants sont régulièrement associés au chômage, à la criminalité ou à la dégradation des services publics, alors que ces problèmes sont aussi liés aux inégalités, à la faiblesse de l’administration et aux difficultés de gouvernance. Les recherches d’Afrobarometer soulignent également le poids des frustrations sociales et politiques dans la construction de l’hostilité envers les migrants.
Le cas sud-africain illustre cette mécanique. Depuis les violences de mai 2008 et les épisodes de 2015, des ressortissants du Zimbabwe, du Mozambique, du Malawi, du Nigeria ou de la République démocratique du Congo ont été pris pour cibles dans plusieurs quartiers populaires. Les chercheurs parlent parfois d’afrophobie pour souligner que les victimes sont majoritairement des Africains noirs, et non des étrangers indistinctement.
La situation ne se résume toutefois pas à une opposition entre citoyens sud-africains et migrants. Les tensions se concentrent souvent dans les zones urbaines pauvres, là où les petits commerces, les logements précaires et les emplois informels sont en concurrence directe. Les habitants y subissent eux-mêmes le chômage, les coupures de services et l’insécurité économique. Les migrants deviennent alors une cible visible, plus facile à désigner que les causes structurelles.
Le discours politique peut amplifier cette dynamique. En période électorale ou de crise, certains responsables promettent de « reprendre » les emplois, les logements ou les marchés aux étrangers. Des groupes organisés reprennent ensuite ces arguments pour justifier des contrôles informels, des expulsions ou des violences. La frontière entre revendication sociale et intimidation collective devient alors dangereusement floue.
De la Côte d’Ivoire à l’Afrique australe, une catégorie toujours disputée
L’histoire de la Côte d’Ivoire montre que la question de l’étranger peut aussi devenir un instrument de compétition politique. Dans les années 1990 et 2000, le concept d’« ivoirité » a contribué à opposer les populations considérées comme autochtones à celles dont les familles venaient du Burkina Faso, du Mali ou d’autres pays voisins. Les débats sur la nationalité, le foncier et le droit de vote ont nourri des tensions qui ont profondément fragilisé le pays.
Cette expérience rappelle que l’étranger n’est pas seulement une personne née hors des frontières. Il peut aussi être fabriqué comme une catégorie sociale. Une famille installée depuis plusieurs générations peut rester considérée comme extérieure si son origine, son nom ou sa langue sont mobilisés pour contester son appartenance nationale.
Dans le nord de la Côte d’Ivoire, l’accueil de réfugiés burkinabè fuyant les violences armées a également montré la complexité de la solidarité régionale. Les communautés locales peuvent offrir une protection essentielle tout en subissant une pression supplémentaire sur les terres, les marchés et les services. Ces tensions doivent être documentées sans transformer les réfugiés en responsables des difficultés locales.
Le même principe vaut pour les mesures contre l’immigration irrégulière. Un État a le droit d’organiser ses frontières et d’appliquer sa législation. Mais une politique administrative ne peut pas devenir une permission tacite de harceler les étrangers, ni confondre absence de titre de séjour, criminalité et origine nationale.
Le défi politique : protéger les citoyens sans désigner des boucs émissaires
La réponse passe d’abord par des données fiables. Les gouvernements connaissent encore mal le nombre réel de migrants, leurs secteurs d’activité et leur contribution fiscale. Cette absence de statistiques alimente les rumeurs. Elle permet d’attribuer aux étrangers des proportions invérifiables du chômage, de la criminalité ou de la pression sur les services publics.
Les autorités doivent ensuite distinguer les responsabilités. La lutte contre le travail illégal relève de l’inspection et de la justice. La régulation du logement relève des politiques urbaines. La sécurité relève de la police et des tribunaux. Aucun de ces domaines ne peut être abandonné à des groupes de vigilance ou à des mouvements qui imposent leur propre définition de la citoyenneté.
Les migrants, de leur côté, ne doivent pas être présentés uniquement comme des victimes ou comme une main-d’œuvre. Ils participent à la production, au commerce et aux échanges régionaux. Ils peuvent aussi être exposés à l’exploitation, au travail non déclaré et à la corruption administrative. Les protéger ne signifie pas ignorer les règles. Cela signifie appliquer les mêmes règles avec des procédures lisibles et des recours accessibles.
À l’échelle continentale, la Zone de libre-échange continentale africaine, la ZLECAf, ne pourra pas atteindre ses objectifs si la circulation des personnes reste plus difficile que celle des marchandises. L’intégration économique suppose des mécanismes communs pour les visas, la reconnaissance des qualifications, la protection des travailleurs et la coopération policière.
Le prochain enjeu sera donc moins de choisir entre ouverture totale et fermeture générale que de construire une mobilité mieux organisée. Les États devront réduire les zones grises administratives, combattre les discours de haine et investir dans les territoires où la concurrence sociale est la plus forte. Sans cela, chaque nouvelle crise risque de réactiver le même réflexe : chercher un étranger à accuser plutôt qu’un problème à résoudre.