Dans le nord de l’Éthiopie, la ligne de front ne se limite plus au Tigré. Les combats touchent désormais plusieurs axes qui relient cette région à l’Afar et à l’Amhara. Pour les habitants, le risque immédiat est double : fuir les affrontements et perdre l’accès aux routes, aux soins et aux communications.
Un front qui se déplace vers l’ouest du Tigré
Le 25 septembre 2026, de violents affrontements ont été signalés près du fleuve Tekeze, dans la zone du Tigré occidental. Des combats ont notamment été rapportés autour de May Gaba et de Tselimo, selon le suivi publié par l’Armed Conflict Location & Event Data, une organisation qui documente les violences politiques.
La même zone a été touchée par des frappes de drones autour de Sheraro, une ville proche de la frontière avec l’Érythrée. L’attaque aurait visé Hayelom Tabia, à proximité du centre de déplacés d’Adi Abay. Les circonstances précises et le bilan humain restent difficiles à établir, en raison des coupures de télécommunications et de l’accès limité aux zones concernées.
Ces événements opposent les forces de défense tigréennes, souvent désignées par l’acronyme TDF, aux forces fédérales éthiopiennes. Ils s’inscrivent dans une reprise des hostilités après l’accord de cessation des combats signé en novembre 2022, qui avait mis fin à la guerre ouverte au Tigré sans régler toutes les questions territoriales et politiques.
L’Afar devient un deuxième point de tension
Les combats se sont aussi intensifiés dans l’Afar, une région stratégique située entre le Tigré, Djibouti et la mer Rouge. Des affrontements ont été signalés à Abala et à Erebti, deux localités situées sur les axes reliant le nord du pays aux couloirs commerciaux de l’est.
Plusieurs sources concordantes ont fait état de mouvements de combattants et de déplacements de civils dans cette zone. Une source humanitaire citée par des médias présents dans la région a décrit des habitants bloqués entre plusieurs lignes de front. L’accès des organisations d’aide est devenu plus difficile, tandis que des évacuations ont été envisagées autour d’Abala.
L’Afar ne constitue pas seulement un espace périphérique. La région abrite des routes essentielles vers le port de Djibouti, par lequel transite une grande partie des importations éthiopiennes. Une dégradation durable de la sécurité pourrait donc peser sur l’approvisionnement des villes du nord, mais aussi sur les échanges entre Addis-Abeba et les marchés de la mer Rouge.
En Amhara, Lalibela reste sous pression
La région Amhara connaît, elle aussi, de nouveaux affrontements. Des combats ont été rapportés autour de Lalibela, ville connue pour ses églises taillées dans la roche et classée au patrimoine mondial de l’UNESCO. Les vols à destination de son aéroport ont été suspendus, selon le suivi d’ACLED.
La situation autour de Lalibela illustre l’enchevêtrement des conflits éthiopiens. Dans l’Amhara, les forces fédérales affrontent depuis 2023 les milices Fano, un mouvement armé implanté dans la région. Le Tigré et l’Amhara restent également liés par des différends territoriaux hérités de la guerre de 2020-2022.
Les combats touchent ainsi des zones rurales, mais leurs effets se font sentir dans les centres urbains. Les routes deviennent moins sûres. Les liaisons aériennes sont interrompues. Les commerces réduisent leur activité et les familles cherchent à rejoindre des secteurs jugés plus stables. À Lalibela, cette pression menace aussi une économie locale largement dépendante des déplacements de visiteurs et des services liés au patrimoine.
Des bilans militaires impossibles à vérifier
Les autorités fédérales ont affirmé que plus de 700 combattants rebelles avaient été tués et environ 500 blessés depuis la reprise des hostilités. Ce bilan n’a pas pu être vérifié de manière indépendante. Aucun décompte comparable n’a été communiqué pour les forces gouvernementales.
Dans un conflit marqué par les coupures de réseaux et la circulation de communications rivales, ces chiffres doivent donc être présentés comme des déclarations de partie. Les informations disponibles ne permettent pas encore d’établir l’ampleur réelle des pertes ni le contrôle durable des localités disputées.
Le Haut-Commissaire des Nations unies aux droits de l’homme, Volker Türk, s’est déclaré profondément alarmé par l’escalade. Il a appelé toutes les parties à désamorcer rapidement les tensions et à éviter une reprise des hostilités à grande échelle.
Selon le bureau des droits humains de l’ONU, des frappes aériennes, dont certaines auraient été menées avec des drones, ont touché cinq écoles au Tigré le 22 septembre. Des morts et des blessés auraient été enregistrés. Ces informations doivent encore être documentées au cas par cas, mais elles rappellent les risques posés par l’utilisation d’armes à longue portée dans des zones habitées.
Les civils pris entre bombardements et recrutements
Les Nations unies ont également fait état d’allégations de recrutement forcé par les forces tigréennes, y compris de mineurs. Volker Türk a par ailleurs signalé des informations préoccupantes sur des enrôlements arbitraires imputés aux forces gouvernementales. Ces accusations, qui concernent des camps opposés, nécessitent des enquêtes indépendantes.
La population supporte déjà les conséquences concrètes de l’escalade. Les coupures d’Internet et de téléphonie compliquent les appels d’urgence, empêchent les familles de vérifier la situation de leurs proches et rendent plus difficile la confirmation des bilans. Elles perturbent aussi la distribution de l’aide et le fonctionnement des établissements de santé.
Les personnes déplacées sont particulièrement exposées. Dans l’ouest du Tigré, certaines frappes auraient eu lieu près de sites accueillant des civils ayant fui les violences précédentes. En Afar, les déplacements peuvent rapidement devenir impossibles lorsque les routes sont contrôlées par des groupes armés ou lorsque les organisations humanitaires suspendent leurs mouvements.
Un avertissement pour la Corne de l’Afrique
La crise dépasse désormais les frontières administratives du Tigré. Elle concerne l’Afar, l’Amhara et les axes qui relient l’Éthiopie à Djibouti et à l’Érythrée. Elle s’inscrit donc dans l’espace de la Corne de l’Afrique, une région où les rivalités territoriales, les déplacements de population et les tensions entre États se renforcent mutuellement.
L’Autorité intergouvernementale pour le développement, l’IGAD, organisation régionale de la Corne de l’Afrique, devra suivre avec attention l’évolution des combats et les risques de débordement. L’Union africaine, dont le siège se trouve à Addis-Abeba, reste également concernée par la préservation de l’accord de 2022 et par la protection des civils.
La prochaine étape dépendra de plusieurs facteurs : la capacité des forces fédérales à reprendre les axes disputés, l’attitude des dirigeants tigréens, l’évolution du front amhara et l’ouverture éventuelle de canaux de dialogue. Tant que les communications resteront coupées et que les acteurs publieront des bilans contradictoires, la priorité sera de vérifier les faits, de sécuriser les couloirs humanitaires et d’empêcher une nouvelle guerre généralisée dans le nord de l’Éthiopie.