À Abuja, la victoire juridique obtenue contre Sunrise Power ne suffit pas encore à faire couler le premier béton à Mambilla. Elle enlève toutefois un verrou important autour de l’un des projets énergétiques les plus ambitieux du Nigeria.
Un contentieux de près de deux décennies
Le 17 septembre 2026, un tribunal arbitral constitué sous l’égide de la Chambre de commerce internationale, à Paris, a rejeté les demandes de Sunrise Power and Transmission Company contre la République fédérale du Nigeria. La société réclamait notamment 400 millions de dollars au titre d’un accord de règlement conclu avec Abuja en 2020, intérêts compris selon les éléments communiqués par les autorités nigérianes.
Le différend remonte à 2003. Cette année-là, Sunrise avait obtenu un document relatif au développement de la centrale hydroélectrique de Mambilla, dans l’État de Taraba, selon un modèle de construction, d’exploitation puis de transfert à l’État. La société s’est ensuite prévalue de cet acte pour contester le choix d’un consortium chinois chargé de reprendre le projet.
Le gouvernement nigérian a toujours contesté la portée juridique de cet accord. Il a notamment soutenu que les autorisations nécessaires du Federal Executive Council, l’organe qui valide les grandes décisions de l’exécutif fédéral, n’avaient pas été obtenues.
En 2017, Abuja a signé un contrat d’environ 5,8 milliards de dollars avec China Gezhouba Group Corporation, Sinohydro et CGCOC Group. Le montage prévoyait une centrale de 3 050 mégawatts, quatre barrages, des ouvrages souterrains et une ligne de transport d’électricité d’environ 700 kilomètres. Le projet devait être financé à 85 % par China Exim Bank, tandis que le Nigeria devait apporter les 15 % restants.
La procédure arbitrale engagée par Sunrise a cependant fragilisé ce montage. Les discussions avec la banque chinoise ont été ralenties, puis le chantier n’a jamais réellement démarré. En 2020, Abuja et Sunrise avaient tenté de mettre fin au conflit. L’accord prévoyait le versement de 200 millions de dollars, ainsi qu’une somme supplémentaire en cas de défaut. Le non-paiement de ces montants a conduit à une nouvelle procédure.
Une décision favorable, mais un projet encore à structurer
Le tribunal arbitral a estimé que les responsables ayant conclu les accords de 2020 ne disposaient pas de l’autorité suffisante pour engager l’État nigérian sans approbation présidentielle. Les autorités ont également indiqué que la sentence avait retenu des éléments liés à la corruption et à l’ordre public nigérian.
Cette décision réduit fortement le risque financier immédiat associé à l’accord de règlement. Elle ne clôt toutefois pas toute la bataille. Une procédure distincte, liée aux droits revendiqués par Sunrise sur le projet initial, porte encore sur plus de 2,7 milliards de dollars de compensation et d’intérêts, selon la présidence nigériane.
Le jugement ne confirme pas non plus que le financement chinois annoncé en 2017 est toujours disponible dans les mêmes conditions. Les informations publiques disponibles décrivent plutôt un engagement de principe qu’un accord de prêt définitivement signé. Cette nuance est centrale pour un projet dont le coût estimatif atteint environ 5,8 milliards de dollars.
Le dossier technique reste lui aussi mouvant. Le prospectus du Programme de développement des infrastructures en Afrique présente Mambilla comme un projet de 3 050 mégawatts, encore au stade de la structuration. Ce stade signifie que le financement, les études, les contrats et le partage des risques ne sont pas définitivement arrêtés.
Le projet a également connu plusieurs redimensionnements. En 2021, un responsable du ministère nigérian de l’Énergie avait évoqué une réduction de la capacité à 1 500 mégawatts pour améliorer sa viabilité financière. Les documents plus récents reviennent à une capacité de 3 050 mégawatts. La présidence nigériane a, de son côté, mentionné une version de 3 960 mégawatts dans sa communication sur l’arbitrage. Ces écarts montrent que le périmètre exact du projet doit encore être clarifié avant toute reprise du chantier.
Un enjeu pour le réseau électrique et les régions
Pour le Nigeria, Mambilla ne représente pas seulement une grande infrastructure dans l’État de Taraba. Une centrale de plusieurs milliers de mégawatts pourrait renforcer la production nationale et réduire la pression exercée sur un réseau marqué par les pertes techniques, les interruptions et les limites du transport d’électricité.
L’impact dépendra toutefois de la capacité du pays à acheminer l’énergie produite vers les centres de consommation. La ligne de transport prévue est donc aussi importante que les barrages eux-mêmes. Sans réseau solide, une puissance installée supplémentaire ne se traduit pas automatiquement par une amélioration pour les ménages, les entreprises ou les services publics.
Les bénéfices seraient d’abord visibles dans les zones proches du chantier, avec des emplois, des marchés pour les entreprises locales et de nouvelles infrastructures. Mais les populations de Taraba pourraient aussi subir des déplacements, des changements d’usage des terres et des tensions autour de l’accès à l’eau. Ces questions devront être traitées dans les études environnementales et sociales, puis dans les mécanismes d’indemnisation.
À l’échelle nationale, le projet s’inscrit dans la recherche d’un bouquet électrique plus diversifié. Le Nigeria reste fortement dépendant du gaz pour sa production d’électricité, tandis que l’hydroélectricité peut apporter une énergie renouvelable pilotable. Elle demeure toutefois exposée aux variations hydrologiques, aux risques géotechniques et aux coûts élevés des ouvrages de longue durée.
La prochaine bataille sera financière et institutionnelle
La sentence de septembre 2026 améliore la position juridique d’Abuja. Elle ne remplace ni une décision d’investissement, ni un accord de prêt, ni un calendrier de construction. Le gouvernement devra désormais préciser le statut du contrat de 2017, actualiser les études techniques et confirmer le schéma de financement.
Le Nigeria devra aussi convaincre les prêteurs que les responsabilités sont clairement réparties entre l’État, les constructeurs, l’opérateur futur et les acheteurs d’électricité. Cette dernière question est essentielle : les revenus de la centrale dépendront de la capacité des distributeurs et des grands consommateurs à payer l’électricité livrée.
Le dossier intéresse enfin la CEDEAO, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, même si Mambilla reste un projet national. La solidité du réseau nigérian compte pour les échanges régionaux d’électricité et pour la stabilité du marché ouest-africain. Pour l’Union africaine, le projet illustre surtout une difficulté récurrente : transformer une infrastructure stratégique annoncée en actif réellement financé, construit et exploité.
La décision arbitrale ouvre donc une fenêtre. La prochaine échéance déterminante sera moins judiciaire que financière : confirmation du financement, choix définitif de la capacité et publication d’un calendrier crédible de reprise des travaux.