À Antananarivo, la première bougie du mouvement Gen Z Madagascar ne célèbre pas seulement la chute d’un président. Elle pose une question plus exigeante : que reste-t-il d’une mobilisation née des coupures d’eau et d’électricité, lorsque le pouvoir change de mains sans transformer la vie quotidienne ?
Le 25 septembre 2026, des cérémonies ont marqué le premier anniversaire du soulèvement qui avait secoué Madagascar à partir de septembre 2025. Une stèle a été dévoilée dans la capitale malgache. Une marche et un discours du président de transition, Michaël Randrianirina, étaient également prévus sur la place du 13-Mai, lieu emblématique des grandes contestations politiques du pays.
Une mobilisation née des services publics défaillants
Le mouvement avait commencé par des revendications très concrètes. Dans plusieurs villes, les habitants dénonçaient les coupures répétées d’électricité et les difficultés d’accès à l’eau. La contestation s’était rapidement élargie à la corruption, au népotisme et au manque de transparence dans la conduite de l’État.
La mobilisation, portée en grande partie par des étudiants, des lycéens et de jeunes travailleurs, s’était organisée largement en ligne. Le collectif Gen Z Madagascar n’a toutefois jamais constitué un bloc parfaitement unifié. Cette diversité explique aujourd’hui les divergences sur le bilan de la transition militaire.
Les Nations unies avaient fait état d’au moins 22 morts et de plus de 100 blessés pendant les premières semaines de troubles. Le gouvernement malgache avait contesté ce bilan. Amnesty International avait demandé l’ouverture d’enquêtes sur l’usage de la force contre les manifestants.
Ces chiffres restent donc liés aux sources qui les ont établis. Ils ont néanmoins installé une exigence durable : les familles des victimes réclament de connaître les circonstances précises des décès et l’éventuelle responsabilité des forces de sécurité.
La rupture politique n’a pas produit la rupture sociale
Le tournant est intervenu en octobre 2025, lorsque des soldats de la Capsat, une unité de l’armée malgache chargée notamment de fonctions administratives et techniques, ont rejoint les protestataires. Le président Andry Rajoelina a quitté le pays après la rupture d’une partie de l’appareil sécuritaire avec son pouvoir.
Le colonel Michaël Randrianirina a ensuite été investi à la tête d’une transition le 17 octobre 2025. Il avait promis une reconstruction nationale et l’organisation d’élections dans un délai de deux ans. Cette promesse a d’abord suscité l’espoir d’un retour rapide à un ordre institutionnel renouvelé.
Un an plus tard, la relation entre le pouvoir et les jeunes mobilisés s’est pourtant tendue. Une partie de Gen Z Madagascar continue de soutenir le colonel. Une autre estime que l’armée a récupéré une mobilisation populaire sans répondre à ses revendications fondamentales.
Le reproche central ne porte donc pas seulement sur la date des futures élections. Il concerne la méthode de gouvernement. Des militants redoutent le retour des pratiques qu’ils combattaient : décisions prises sans consultation, communication verticale et concentration du pouvoir autour d’un cercle restreint.
Cette défiance s’exprime aussi dans le débat autour des commémorations officielles. Pour certains participants, la cérémonie rend hommage aux victimes et reconnaît le rôle de la jeunesse. Pour d’autres, elle transforme une contestation citoyenne en récit fondateur contrôlé par les autorités.
Des progrès visibles, mais encore insuffisants
Les témoignages recueillis à Madagascar décrivent une amélioration partielle de la situation. Les coupures d’eau et d’électricité seraient moins fréquentes dans certains secteurs. Cette évolution ne suffit pas à effacer les difficultés économiques qui touchent les ménages.
À Fort-Dauphin, dans le sud-est de l’île, des habitants soulignent le décalage entre les annonces sur la reprise des récoltes et la réalité des dépenses quotidiennes. La hausse ou la stabilité des productions agricoles ne garantit pas automatiquement un meilleur revenu pour les familles.
Ce décalage est important. À Antananarivo, les revendications se concentrent souvent sur les services publics, les prix et la responsabilité politique. Dans les régions, elles se combinent avec l’accès aux marchés, aux routes, aux soins et aux débouchés agricoles.
La transition sera donc jugée sur plusieurs fronts. Les habitants des grandes villes attendent une fourniture plus régulière d’eau et d’électricité. Les travailleurs de l’économie informelle espèrent une baisse de la pression sur leur pouvoir d’achat. Les zones rurales surveillent surtout les prix, les récoltes et l’accès aux infrastructures.
Le test institutionnel de la transition
Le calendrier électoral constitue le principal point de surveillance. Le pouvoir a évoqué des élections avant la fin de 2027. Cette échéance devra être précisée, accompagnée de garanties sur les listes électorales, les candidatures, l’administration du scrutin et la liberté de la presse.
Le défi consiste aussi à éviter qu’une transition née d’une crise populaire ne se transforme en pouvoir durablement militaire. L’expérience malgache rappelle qu’un changement de dirigeant ne suffit pas à refonder l’État. Il faut également renforcer les institutions capables de contrôler l’exécutif.
La Haute Cour constitutionnelle, le Parlement, les collectivités et les organisations de la société civile auront un rôle essentiel. La participation des jeunes ne peut pas se limiter à la rue ou aux réseaux sociaux. Elle devra trouver une traduction dans les débats publics, les partis, les syndicats et les prochaines élections.
Un signal pour l’Afrique de l’Est
Madagascar appartient à la Communauté de développement de l’Afrique australe, la SADC, qui regroupe plusieurs pays d’Afrique australe et de l’océan Indien. La crise malgache concerne donc directement la stabilité de cet espace régional, même si l’île entretient aussi des liens étroits avec les pays de l’océan Indien et d’Afrique de l’Est.
La SADC devra suivre la transition avec attention. Son enjeu n’est pas seulement de condamner ou d’accompagner un changement de pouvoir. Il est aussi de vérifier si les engagements électoraux, les libertés publiques et la protection des civils sont respectés.
À l’échelle panafricaine, le cas malgache illustre une dynamique désormais familière : une jeunesse connectée transforme une crise de services publics en contestation politique. Mais il montre aussi la limite de cette dynamique. Faire tomber un gouvernement est une étape. Construire des institutions crédibles, financer les services essentiels et rendre des comptes en est une autre.
Le prochain anniversaire ne sera pas évalué à l’aune du nombre de cérémonies organisées. Il dépendra de résultats plus concrets : la vérité sur les morts de 2025, la régularité des services publics, la participation réelle des jeunes et la tenue d’élections crédibles. C’est sur ces points que la promesse de changement sera finalement mesurée.