À Nairobi, la mémoire de Wangarĩ Maathai ne se limite pas aux arbres qu’elle a contribué à planter. Elle renvoie aussi à une manière de relier écologie, droits des femmes et responsabilité politique. Quinze ans après sa disparition, une pièce de théâtre remet cette trajectoire au centre de la conversation publique kényane.

Une scène pour relire l’histoire kényane

Le collectif Too Early For Birds présente à Nairobi une nouvelle version de son spectacle consacré à Wangarĩ Maathai. Les représentations sont programmées du vendredi 25 au dimanche 27 septembre 2026 au C. U. Shah Jain Bhavan, dans la capitale kényane. La reprise intervient quinze ans après la mort de la militante, survenue le 25 septembre 2011.

La production associe narration, dialogues, musique et jeu collectif. Elle ne cherche pas seulement à raconter la vie d’une figure célèbre. Elle veut montrer les étapes moins connues d’un parcours construit dans les villages, les universités, les parcs de Nairobi et les espaces de contestation politique.

Le spectacle, présenté par ses créateurs comme une plongée dans les racines d’une révolution, s’appuie sur des recherches historiques et sur les propres écrits de Wangarĩ Maathai. L’équipe artistique a notamment travaillé à partir de son autobiographie Unbowed, de ses réflexions sur l’avenir du continent et de travaux universitaires consacrés à son itinéraire.

Cette démarche s’inscrit dans le projet de Too Early For Birds, une série théâtrale créée au Kenya pour faire revivre des épisodes et des personnalités de l’histoire nationale. Depuis 2017, le collectif a consacré des productions à des figures comme le syndicaliste Tom Mboya ou la combattante mau-ma​​u Mũthoni wa Kirima. Le théâtre devient ainsi un lieu de transmission, en particulier pour un public qui ne retrouve pas toujours ces récits dans les manuels scolaires.

Des arbres, mais aussi une bataille démocratique

Wangarĩ Maathai est souvent présentée comme une pionnière de la défense de l’environnement. Cette image est juste, mais elle reste incomplète. Son combat associait la restauration des sols, l’autonomie économique des femmes et la contestation de décisions publiques jugées dangereuses pour les communautés.

En 1977, elle fonde le Green Belt Movement, avec l’appui du Conseil national des femmes du Kenya. L’organisation encourage les communautés, notamment les femmes, à planter des arbres et à protéger leurs ressources. Le mouvement présente aujourd’hui cette méthode comme un moyen de renforcer à la fois la conservation des milieux et les moyens de subsistance.

Le bilan généralement avancé dépasse 50 millions d’arbres plantés depuis la création du mouvement. Ce chiffre varie selon les périodes et les méthodes de comptage. Il reste toutefois le symbole d’une mobilisation partie d’initiatives locales avant de devenir une référence mondiale de l’action environnementale communautaire.

La pièce revient aussi sur l’opposition de Maathai à la transformation du parc Uhuru, au cœur de Nairobi. Dans les années 1980 et 1990, cet espace est devenu un point de tension entre projets immobiliers, protection des espaces publics et droit des habitants à disposer de lieux ouverts dans une capitale en pleine croissance.

Le parc a également accueilli des mobilisations politiques. En 1992, Wangarĩ Maathai s’est jointe aux mères de détenus politiques qui réclamaient la libération de leurs proches. Leur grève de la faim, menée à Freedom Corner, a contribué à inscrire les familles de prisonniers dans le paysage de la contestation kényane. Les forces de sécurité ont dispersé le rassemblement, mais la mobilisation a durablement marqué la mémoire démocratique du pays.

Une figure kényane entre science, pouvoir et société

La trajectoire de Wangarĩ Maathai ne se résume pas à celle d’une militante. Elle fut aussi universitaire, professeure, parlementaire et membre du gouvernement. En 2004, elle reçoit le prix Nobel de la paix pour sa contribution au développement durable, à la démocratie et à la paix. Elle devient alors la première femme africaine à obtenir cette distinction.

Cette reconnaissance internationale a parfois réduit son histoire à une formule simple : une femme qui plante des arbres. Le travail du collectif Too Early For Birds cherche au contraire à restituer les contradictions et les difficultés de son parcours. Maathai a connu les arrestations, les violences, les campagnes de dénigrement et les affrontements avec des responsables politiques.

Cette relecture est importante dans le Kenya contemporain. Le pays dispose d’une société civile active, d’un secteur culturel dynamique et d’une longue tradition de débats publics. Pourtant, les questions foncières, la protection des forêts, l’accès aux ressources et la place des femmes dans la décision restent sensibles.

À Nairobi, les enjeux environnementaux prennent une forme particulière. La capitale concentre les administrations, les entreprises et une population en croissance rapide. Elle abrite aussi des espaces verts essentiels, qui jouent un rôle écologique et social. Pour les habitants des quartiers centraux comme pour ceux des zones périphériques, la pression urbaine ne produit pas les mêmes effets. L’accès aux parcs, à l’eau et à un environnement sain demeure très inégal.

Une mémoire qui dépasse les frontières du Kenya

La portée de Wangarĩ Maathai dépasse le cadre national. Ses méthodes ont nourri des initiatives de reboisement, de défense des terres et d’émancipation économique dans plusieurs pays africains. Elles rejoignent également les préoccupations de l’Afrique de l’Est, une région où les sécheresses, la dégradation des sols et les déplacements de population pèsent sur les communautés rurales et urbaines.

Dans cet espace régional, l’action environnementale ne peut pas être séparée des questions de sécurité alimentaire et de gouvernance. Les arbres protègent les sols, mais ils ne suffisent pas à résoudre les tensions liées à l’accès à la terre, à l’eau ou aux revenus. C’est précisément cette articulation entre écologie et justice sociale qui donne à l’héritage de Maathai une actualité durable.

La pièce pose enfin une question de transmission. Qui raconte l’histoire du Kenya ? Quels héros entrent dans les programmes scolaires, les archives et les récits populaires ? En mettant une femme scientifique et militante au centre de la scène, Too Early For Birds propose de déplacer le regard. L’histoire nationale n’est plus seulement une suite de dirigeants et de dates. Elle devient aussi celle des communautés, des femmes mobilisées et des citoyens qui défendent un espace commun.

À Nairobi, le spectacle ne transforme donc pas Wangarĩ Maathai en personnage figé. Il la replace dans les débats du présent. Son héritage se mesure autant au nombre d’arbres plantés qu’à la capacité d’une société à relier protection de l’environnement, dignité et participation citoyenne.