Au Maroc, le scrutin du 23 septembre 2026 n’a pas seulement désigné un parti arrivé en tête. Il a déplacé le centre de gravité de la future majorité et ouvert une période de négociations sous forte contrainte politique. Avec 97 sièges sur 395 à la Chambre des représentants, le Parti authenticité et modernité (PAM) devra désormais transformer son avance électorale en coalition gouvernable.
Un rapport de force inédit pour le prochain gouvernement
Les résultats provisoires annoncés par le ministère marocain de l’Intérieur placent le PAM en première position. Le Rassemblement national des indépendants (RNI), qui dirigeait la coalition sortante, obtient 66 sièges. L’Istiqlal arrive juste derrière avec 65 élus. Le Parti de la justice et du développement (PJD) retrouve une place importante avec 54 sièges, après son recul historique de 2021.
Cette répartition ne permet à aucune formation de gouverner seule. La majorité absolue exige 198 sièges. Le PAM devra donc composer avec plusieurs partis, en tenant compte de leurs équilibres internes, de leurs lignes politiques et de leurs ambitions ministérielles.
Le ministère marocain de l’Intérieur a précisé que ces chiffres restaient provisoires. Ils donnent toutefois une tendance claire : le PAM dépasse le RNI, qui avait remporté les législatives de 2021 et formé la majorité avec le PAM et l’Istiqlal.
Dans le système constitutionnel marocain, le roi nomme le chef du gouvernement au sein du parti arrivé en tête des élections législatives. La désignation royale constitue donc l’étape attendue avant l’ouverture formelle des discussions entre formations politiques.
Le PAM temporise avant de choisir ses partenaires
Fatima Ezzahra El Mansouri, coordinatrice nationale du PAM, a indiqué que les responsables du parti attendaient cette nomination avant de commencer les négociations. Elle a déclaré qu’aucune alliance n’avait encore été arrêtée et que le parti examinerait les options après la désignation du futur chef du gouvernement.
Cette prudence répond à une double logique. Le PAM doit d’abord savoir qui conduira l’exécutif. Il lui faut ensuite préserver son unité entre les différents courants qui composent sa direction et ses groupes parlementaires.
Plusieurs combinaisons sont mathématiquement possibles. Une reconduction de l’alliance entre le PAM, le RNI et l’Istiqlal dépasserait largement le seuil de la majorité. Elle offrirait une continuité institutionnelle, mais placerait le PAM dans une position dominante par rapport à ses anciens partenaires.
Une autre formule pourrait associer le PAM à l’Istiqlal et à des formations de taille moyenne, comme le Mouvement populaire, l’Union socialiste des forces populaires ou le Parti du progrès et du socialisme. Cette configuration élargirait la coalition, mais rendrait les arbitrages plus complexes.
Le retour du PJD au premier plan parlementaire ajoute une nouvelle variable. Avec 54 sièges, le parti islamiste modéré devient une force d’opposition significative. Son résultat ne garantit pas sa participation au gouvernement, mais il lui donne davantage de moyens pour contester les choix de la future majorité.
Une abstention qui pèse sur la légitimité politique
Le principal signal du scrutin ne se résume pas au classement des partis. Le taux de participation s’est établi à 38,08 %, contre environ 50,86 % lors des législatives de 2021, selon les résultats provisoires communiqués par les autorités.
Cette baisse signifie que les partis devront gouverner dans un contexte de distance accrue entre les institutions et une partie de la population. Le chiffre national recouvre toutefois des réalités différentes. La participation a été particulièrement élevée dans plusieurs provinces du Sud, tandis que les grandes zones urbaines ont connu une mobilisation plus faible.
Pour les dirigeants, l’enjeu sera donc de convertir une victoire parlementaire en résultats visibles. Les jeunes électeurs, les ménages confrontés à la hausse du coût de la vie et les travailleurs de l’économie informelle attendent des réponses concrètes. Les territoires ruraux, de leur côté, restent sensibles à l’accès aux soins, à l’emploi, à l’eau et aux infrastructures.
La future coalition devra aussi composer avec les limites budgétaires de l’État. Les promesses liées à l’emploi, à la protection sociale, aux salaires et à l’investissement public devront être conciliées avec la maîtrise des dépenses et la poursuite des réformes économiques.
La relation avec l’Espagne au cœur des préoccupations
La question migratoire figurait également parmi les thèmes sensibles de la campagne. Un afflux de Marocains vers Ceuta, enclave espagnole située sur la côte nord-africaine, a ravivé les tensions et les interrogations sur la coopération entre Rabat et Madrid.
Fatima Ezzahra El Mansouri a appelé à travailler avec le gouvernement espagnol pour favoriser le retour des jeunes Marocains concernés. Elle a aussi affiché son optimisme sur l’avenir des relations bilatérales.
Le dossier dépasse cependant la seule gestion des départs et des retours. Il touche à l’emploi des jeunes, à la coopération sécuritaire, aux échanges commerciaux et à la mobilité entre les deux rives du détroit de Gibraltar. Pour le prochain gouvernement, la difficulté consistera à défendre les intérêts marocains tout en maintenant un dialogue stable avec un partenaire européen majeur.
Cette relation s’inscrit dans une trajectoire plus large. Le Maroc cherche à renforcer son rôle de plateforme entre l’Europe, l’Afrique de l’Ouest et le monde arabe. Les décisions prises sur la migration auront donc des répercussions diplomatiques et économiques au-delà de la frontière espagnole.
Un scrutin qui résonne à l’échelle de l’Afrique du Nord
La recomposition parlementaire marocaine intervient dans un environnement régional marqué par la recherche de stabilité, la pression sociale et la compétition pour les investissements. Le Maroc ne participe pas à une communauté économique régionale pleinement opérationnelle comparable à la CEDEAO ou à la SADC, mais il reste engagé dans les dynamiques de l’Union africaine et dans les échanges avec les pays du Maghreb et de l’Afrique de l’Ouest.
La future majorité devra ainsi préserver les partenariats économiques construits sur le continent. Les banques, les entreprises de télécommunications, les opérateurs portuaires et les groupes marocains de l’agriculture ou de l’énergie sont présents dans plusieurs pays africains. La stabilité gouvernementale pèsera sur la continuité de cette stratégie.
Le prochain rendez-vous sera la nomination du chef du gouvernement par le roi, puis l’annonce de la coalition et de son programme. La composition de l’exécutif permettra de mesurer la portée réelle de la victoire du PAM : simple alternance à la tête de la majorité, ou véritable réorientation des priorités nationales.