À Phalaborwa, dans la province du Limpopo, l’Afrique du Sud veut transformer un ancien résidu industriel en maillon d’une nouvelle chaîne de valeur des terres rares. Le projet ne repose donc pas sur l’ouverture d’une mine classique, mais sur le traitement de deux vastes dépôts de phosphogypse déjà présents en surface.

Cette approche attire désormais un partenaire industriel spécialisé dans les matériaux pour aimants permanents. Elle pourrait donner à Rainbow Rare Earths un débouché commercial, mais aussi une validation technique importante avant la décision de construire l’usine.

Un projet sud-africain fondé sur des déchets industriels

Rainbow Rare Earths et Neo Performance Materials ont annoncé, le 24 septembre 2026, la signature d’un protocole d’accord consacré au projet Phalaborwa. Le document prévoit une coopération technique et les bases d’un futur contrat d’enlèvement, c’est-à-dire un accord par lequel un industriel s’engage à acheter une partie de la production à venir.

Le gisement se trouve dans des stocks de phosphogypse issus de l’ancienne activité de production d’acide phosphorique et d’engrais. Selon les données publiées par Rainbow, ces dépôts représentent environ 35 millions de tonnes de matériau contenant des terres rares.

Le phosphogypse n’est pas un minerai extrait du sous-sol. Il s’agit d’un résidu industriel déjà stocké à la surface. Le procédé envisagé doit donc éviter plusieurs étapes lourdes d’une exploitation minière traditionnelle, notamment l’extraction, le concassage et le broyage du minerai.

Rainbow prépare une chaîne hydrométallurgique. Cette méthode utilise des réactions chimiques en solution pour récupérer les éléments recherchés. L’entreprise prévoit ensuite une séparation par extraction par solvant, souvent désignée par l’abréviation SX, afin d’obtenir des produits commercialisables.

Le schéma actualisé vise notamment un oxyde de néodyme-praséodyme, ou NdPr, avec une pureté supérieure à 99 %. Ces deux éléments sont utilisés dans les aimants permanents à haute performance, présents dans certains véhicules électriques, éoliennes, équipements électroniques et applications industrielles.

Le second produit attendu est un carbonate mixte de terres rares lourdes, désigné par l’expression SEG+. Il doit notamment contenir du samarium, de l’europium, du gadolinium et d’autres éléments lourds susceptibles d’avoir une valeur industrielle.

Neo apporte une expertise technique et un premier débouché

Dans le cadre du protocole, Neo doit accompagner Rainbow sur le circuit final de séparation. Le groupe canadien fabrique des matériaux pour aimants et dispose d’activités industrielles dans la séparation et la transformation des terres rares.

Les essais utilisant une solution produite par Rainbow sont déjà menés dans les installations de Neo en Estonie. Cette étape doit permettre de vérifier la compatibilité du flux sud-africain avec les équipements et les exigences d’un utilisateur industriel.

Le protocole prévoit aussi des droits d’enlèvement sur 40 % de la future production annuelle de NdPr et sur 65 % du carbonate SEG+. Ces pourcentages ne constituent pas encore un contrat commercial définitif. Les parties doivent encore s’accorder sur les volumes, la durée, les spécifications précises et la formule de prix.

Rainbow indique que les prix devraient être établis à partir d’indices pertinents du marché des terres rares. Cette précision est importante. Les cours du néodyme, du praséodyme et des terres rares lourdes peuvent évoluer rapidement selon la demande industrielle, les capacités de séparation disponibles et les décisions commerciales des principaux producteurs mondiaux.

Pour Rainbow, l’accord réduit toutefois une partie du risque commercial. Un projet de terres rares ne dépend pas seulement de la présence d’une ressource. Il doit aussi démontrer qu’il peut produire une qualité régulière, trouver des acheteurs et financer les infrastructures nécessaires.

Le modèle économique reste en cours de révision

Le projet a changé de nature au cours des dernières années. Une première étude économique publiée en 2024 envisageait une production d’environ 1 900 tonnes d’oxydes de terres rares par an, sur une durée d’exploitation de 16 ans.

Les travaux ultérieurs ont recentré le modèle sur le phosphogypse. Le choix permet de valoriser une matière résiduelle déjà accumulée, au lieu de développer une mine conventionnelle. Il ne supprime pas pour autant les défis industriels. Rainbow doit encore stabiliser le procédé, confirmer les rendements et démontrer que les coûts restent compétitifs à l’échelle commerciale.

La société a engagé une phase pilote à Johannesburg. Les résultats doivent alimenter l’étude de faisabilité définitive, ou DFS, un document qui précise la conception technique, les coûts, le calendrier, les risques et les besoins de financement avant la construction.

Rainbow vise une mise en service de la première unité commerciale en 2028. La construction pourrait commencer en 2027, sous réserve de la finalisation des études, des autorisations, du financement et des accords commerciaux.

Le calendrier reste donc indicatif. Une étude de faisabilité ne vaut pas décision finale d’investissement. Elle doit encore être suivie par des autorisations environnementales, des discussions avec les collectivités concernées et la sécurisation des capitaux nécessaires.

Un enjeu industriel pour le Limpopo et l’Afrique australe

À l’échelle locale, Phalaborwa s’inscrit dans un territoire déjà marqué par les activités minières et industrielles. La transformation d’un ancien résidu en ressource pourrait créer des emplois spécialisés dans la chimie, la maintenance, le contrôle qualité et la logistique.

Les retombées dépendront cependant du niveau d’intégration en Afrique du Sud. Une production exportée sous forme intermédiaire créerait moins de valeur qu’une chaîne comprenant la séparation, la fabrication de matériaux magnétiques et, à terme, certains composants industriels.

La question environnementale restera également centrale. Le traitement du phosphogypse peut réduire l’empreinte liée à l’ouverture d’une nouvelle mine, mais il nécessite une gestion rigoureuse des réactifs, de l’eau, des résidus et des émissions. Les autorités sud-africaines devront évaluer ces aspects avant toute autorisation.

Le projet s’inscrit dans la stratégie plus large de l’Afrique du Sud visant à mieux valoriser ses minerais critiques. Pretoria cherche à attirer des investissements dans la transformation locale, plutôt qu’à limiter son rôle à l’exportation de matières premières.

À l’échelle régionale, l’enjeu concerne aussi la Communauté de développement de l’Afrique australe, ou SADC, qui réunit plusieurs pays engagés dans la diversification de leurs chaînes minières. La région possède des ressources importantes en métaux critiques, mais dispose encore de capacités limitées pour les transformer localement.

Une porte vers les chaînes d’approvisionnement hors d’Asie

Les terres rares sont devenues un sujet stratégique pour les fabricants d’aimants, les constructeurs automobiles et les industriels de l’énergie. La séparation chimique reste concentrée dans un nombre limité de pays. Dans ce contexte, Phalaborwa intéresse des acteurs qui cherchent à diversifier leurs approvisionnements.

La présence de Neo donne au projet une dimension qui dépasse la seule extraction sud-africaine. Elle relie une ressource africaine à une capacité industrielle située en Europe, tout en laissant ouverte la question de la part de valeur qui restera sur le continent.

Le prochain test sera la publication des résultats techniques et économiques consolidés. Il faudra ensuite surveiller la conclusion des accords définitifs avec Neo, les autorisations sud-africaines et la décision d’investissement attendue avant le lancement des travaux.

Phalaborwa ne constitue donc pas encore une mine en production. Le projet représente plutôt une tentative de faire émerger, depuis l’Afrique australe, une filière de terres rares fondée sur la récupération d’un résidu industriel. Sa réussite dépendra autant de la performance du procédé que de la capacité à construire une chaîne industrielle durable autour de cette ressource.