À Nouakchott, l’hydrogène vert quitte progressivement le stade des annonces pour entrer dans celui des études industrielles. Le projet Megaton Moon, porté par le développeur danois GreenGo Energy, vient de renforcer son dispositif technique avec l’arrivée de l’équipementier chinois Shuangliang.
L’enjeu dépasse la signature d’un partenariat. Pour la Mauritanie, il s’agit de transformer un potentiel solaire et éolien reconnu en une activité industrielle capable de produire, exporter et, à terme, alimenter d’autres secteurs de l’économie nationale.
Une nouvelle étape avant la décision d’investissement
Le projet Megaton Moon est développé au sud de Nouakchott, en partenariat avec l’État mauritanien. GreenGo Energy prévoit une montée en puissance par phases, avec une première production ciblée au début des années 2030.
Dans ce cadre, Shuangliang doit contribuer à la conception des systèmes de production d’hydrogène. Le groupe chinois participera aussi aux études de faisabilité et à l’intégration des différents équipements : électricité renouvelable, électrolyse, traitement de l’eau et production d’ammoniac.
L’électrolyse consiste à séparer l’hydrogène et l’oxygène grâce à l’électricité. Lorsqu’elle est alimentée par des sources renouvelables, elle permet de produire de l’hydrogène dit « vert », sans utiliser directement de combustibles fossiles.
Le partenariat doit également préparer le FEED. Cette phase d’ingénierie détaillée fixe la conception des installations, les équipements nécessaires, les coûts estimés et les principaux paramètres techniques avant une décision finale d’investissement.
GreenGo Energy présente cette étape comme un moyen de faire évoluer Megaton Moon d’un concept à un projet plus finançable. Pour les investisseurs, cette distinction est essentielle. Une annonce de capacité ne garantit pas encore la construction d’une usine.
Des capacités annoncées à l’échelle d’un complexe industriel
À pleine capacité, Megaton Moon doit réunir 6 gigawatts d’électrolyse, 6,8 gigawatts d’éolien terrestre et 6,3 gigawatts de solaire photovoltaïque. Le projet vise une production annuelle d’environ 4 millions de tonnes d’ammoniac vert.
L’ammoniac peut servir d’engrais. Il peut aussi transporter l’hydrogène sous une forme plus facile à stocker et à exporter. Cette orientation répond à la difficulté de transporter l’hydrogène pur sur de longues distances.
La première phase serait beaucoup plus réduite. Elle prévoit 500 mégawatts d’électrolyse, 600 mégawatts d’éolien et 600 mégawatts de solaire photovoltaïque. GreenGo Energy estime la production d’ammoniac vert à environ 355 000 tonnes par an pour cette étape.
Les chiffres communiqués par les partenaires ne sont toutefois pas totalement homogènes. Le ministère mauritanien de l’Énergie a évoqué une première phase proche de 339 000 tonnes annuelles. Cette différence peut s’expliquer par des hypothèses techniques ou par l’évolution du périmètre du projet.
Le calendrier présenté par GreenGo Energy prévoit une phase d’ingénierie détaillée en 2027, une décision finale d’investissement en 2028 et une première production autour de 2031. Aucun financement définitif n’a été annoncé à ce stade.
Le rôle de Shuangliang dans la chaîne technologique
Shuangliang appartient à un groupe chinois spécialisé dans les équipements énergétiques. L’entreprise fabrique notamment des électrolyseurs alcalins, une technologie déjà utilisée dans plusieurs projets industriels d’hydrogène.
Son intervention peut aider GreenGo Energy à préciser le choix des équipements et leur capacité d’intégration. Elle doit aussi fournir des données plus solides sur les coûts d’exploitation, la consommation d’eau et la fiabilité des installations.
Le groupe chinois est déjà associé à un projet d’engrais verts au Kenya, où deux systèmes d’électrolyse d’une capacité annoncée de 1 000 normomètres cubes par heure doivent être fournis. Cette référence africaine constitue un élément de crédibilité industrielle, même si elle ne préjuge pas du financement de Megaton Moon.
Pour la Mauritanie, l’enjeu sera de convertir cette expertise étrangère en compétences locales. GreenGo Energy annonce des programmes de formation et de développement professionnel. Leur portée dépendra de leur financement, de leur durée et de la place réellement accordée aux travailleurs et entreprises mauritaniens.
La Mauritanie face au défi du financement
Le pays dispose d’un avantage géographique important. Ses ressources solaires et éoliennes sont abondantes, tandis que sa façade atlantique facilite l’accès aux marchés extérieurs. Nouakchott cherche ainsi à attirer des investissements dans l’énergie, l’industrie minière et la transformation locale.
Le gouvernement a adopté un cadre consacré à l’hydrogène vert et présente cette filière comme un levier de diversification économique. L’objectif est de ne pas limiter les exportations à l’électricité ou aux matières premières, mais de produire aussi des engrais, de l’acier et d’autres dérivés.
Cette stratégie comporte cependant plusieurs contraintes. Les installations auront besoin de lignes électriques, de routes, de ports, d’eau dessalée et de capacités de stockage. Le raccordement aux infrastructures existantes sera déterminant pour éviter qu’un projet exportateur ne reste isolé des activités nationales.
La question de l’eau sera particulièrement suivie. L’électrolyse utilise de l’eau purifiée, tandis que la Mauritanie connaît déjà des tensions sur cette ressource. Les promoteurs devront donc démontrer que le dessalement, la gestion des rejets et la consommation industrielle restent compatibles avec les besoins des populations et des activités agricoles.
Un test pour l’ambition hydrogène de l’Afrique
Megaton Moon s’inscrit dans une course régionale. Plusieurs projets sont annoncés en Mauritanie, au Maroc, en Égypte, en Namibie, en Afrique du Sud et au Kenya. Ils visent notamment l’ammoniac, les carburants de synthèse et l’industrie lourde.
La plupart restent toutefois à des étapes préparatoires. Selon l’Agence internationale de l’énergie, 31 projets africains pourraient porter la production d’hydrogène bas carbone à 1,2 million de tonnes d’ici 2030. Un seul avait atteint une décision finale d’investissement dans l’évaluation publiée en 2026.
Ce décalage rappelle la différence entre capacité annoncée et capacité financée. Les coûts élevés du capital, l’incertitude sur les acheteurs et l’absence d’infrastructures adaptées ralentissent les décisions. Les promoteurs doivent aussi obtenir des contrats d’achat suffisamment longs pour sécuriser leurs revenus.
La Mauritanie n’est plus membre de la CEDEAO depuis 2000. Son ancrage régional passe donc davantage par l’Union du Maghreb arabe, ses relations avec l’Afrique de l’Ouest et ses partenariats avec l’Europe et les pays du Golfe. Megaton Moon pourrait renforcer cette position de carrefour entre les marchés atlantiques, sahariens et européens.
La prochaine échéance sera la clarification du périmètre technique et financier du projet. Le FEED attendu en 2027 permettra de vérifier si les capacités annoncées peuvent être transformées en installations réalistes. Pour la Mauritanie comme pour le reste du continent, c’est à ce moment que l’ambition industrielle commencera véritablement à être mesurée.