À Antananarivo, la promesse de rupture s’est heurtée à une vieille réalité politique malgache : le pouvoir change de visage, mais les méthodes restent parfois les mêmes. Un an après la mobilisation qui a précipité le départ d’Andry Rajoelina, les jeunes militants qui avaient porté la contestation dénoncent désormais des arrestations, des menaces et une refondation qu’ils jugent trop lente.

Une victoire populaire rapidement devenue un pari militaire

Le mouvement Gen Z Madagascar est né le 25 septembre 2025. Au départ, les manifestants protestaient contre les coupures d’eau et d’électricité. Très vite, la colère s’est étendue à la corruption, au coût de la vie et au fonctionnement des institutions. Des syndicats, des associations et des citoyens de plusieurs générations ont ensuite rejoint les rassemblements.

La mobilisation a changé de nature lorsque des militaires du Corps d’administration des personnels et des services techniques, connu sous le sigle Capsat, ont rejoint les protestataires à Antananarivo. Le 14 octobre 2025, le colonel Michaël Randrianirina a annoncé que l’armée prenait le contrôle du pays. Le même jour, l’Assemblée nationale a voté la destitution d’Andry Rajoelina, qui avait quitté Madagascar quelques jours plus tôt. Le récit des manifestations et de la chute du président a alors confirmé l’ampleur de la rupture politique.

La Haute Cour constitutionnelle a ensuite reconnu l’autorité militaire chargée d’exercer les fonctions de chef de l’État. Le nouveau pouvoir s’est présenté comme une transition destinée à réformer les institutions et à préparer une nouvelle étape politique. Cette formule a nourri l’espoir d’une sortie ordonnée de la crise. Elle a aussi placé les jeunes manifestants face à une question immédiate : avaient-ils obtenu un changement de régime ou simplement facilité le remplacement d’un pouvoir civil par une direction militaire ?

Le précédent malgache rend cette interrogation particulièrement sensible. En 2009, le Capsat avait déjà joué un rôle décisif dans la chute de Marc Ravalomanana et dans l’arrivée au pouvoir d’Andry Rajoelina. En 2025, la même unité a contribué à mettre fin au régime qu’elle avait indirectement aidé à installer seize ans plus tôt. Cette continuité pèse sur la crédibilité de la transition.

Des militants arrêtés au nom de la sûreté de l’État

La désillusion s’est accélérée au printemps 2026. Plusieurs militants ont été arrêtés après avoir appelé à manifester contre la lenteur de la « refondation ». Les autorités leur reprochaient notamment des atteintes présumées à la sûreté de l’État, une qualification pénale souvent utilisée à Madagascar dans les périodes de forte tension politique.

Six personnes ont été interpellées en avril, selon les informations disponibles. Certaines ont été libérées rapidement. D’autres ont décrit des conditions de détention éprouvantes. Herizo Andriamanantena, figure du mouvement, a affirmé avoir passé treize jours en garde à vue. Nomena Ratsihorimanana a, de son côté, déclaré avoir subi des violences et des menaces lors de son arrestation. Ces témoignages doivent être examinés par la justice, mais ils illustrent la rupture de confiance entre une partie de la jeunesse et le nouveau pouvoir.

Leurs déclarations ont aussi relancé le débat sur la continuité des pratiques sécuritaires. Pour leur avocat, l’accusation d’atteinte à la sûreté de l’État reste un moyen de faire taire les opposants. Cette critique rejoint les inquiétudes exprimées par Amnesty International sur les arrestations arbitraires et les restrictions visant les anciens soutiens de la contestation.

Le pouvoir militaire rejette toutefois l’idée d’une répression systématique et affirme vouloir préserver l’ordre public. Le problème est désormais celui de la preuve. Sans enquêtes indépendantes, sans accès transparent aux dossiers et sans garanties judiciaires, chaque arrestation risque d’être interprétée comme une punition politique. Or, une transition qui promet de refonder les institutions ne peut pas reproduire les mécanismes d’opacité qu’elle prétend corriger.

Une jeunesse mobilisée, mais sans direction commune

La Gen Z malgache n’est pas un parti. Le mouvement rassemble des militants, des entrepreneurs, des étudiants, des travailleurs informels et des citoyens mobilisés par les réseaux sociaux. Cette diversité a fait sa force dans la rue. Elle complique aujourd’hui la définition d’une ligne commune.

Certains participants souhaitent maintenir la pression sur la junte. D’autres espèrent encore un dialogue avec les autorités. Plusieurs refusent surtout que des responsables politiques traditionnels récupèrent la mobilisation. Cette méfiance explique les divisions apparues après la chute de Rajoelina. Elle empêche aussi le mouvement de transformer sa popularité en programme politique structuré.

La politologue Ketakandriana Rafitoson a décrit un mouvement traversé par de nombreux sous-groupes. Cette fragmentation n’est pas seulement un problème d’organisation. Elle reflète un désaccord plus profond sur la nature du changement recherché. Une partie des jeunes réclame des élections rapides. Une autre veut d’abord une réforme de l’administration, de la justice et des règles électorales. D’autres encore demandent une amélioration immédiate des services publics.

Ces priorités ne produisent pas les mêmes alliances. Les dirigeants de la transition peuvent gagner du temps en promettant des réformes institutionnelles. Les ménages, eux, jugent le pouvoir sur des éléments plus concrets : la régularité de l’électricité, l’accès à l’eau, les prix, les emplois et la sécurité. À Antananarivo, la colère s’exprime dans les rues et sur les plateformes numériques. Dans les régions, elle se mesure davantage aux difficultés d’accès aux services, aux transports et aux débouchés économiques.

Le test régional de la transition malgache

Madagascar appartient à la Communauté de développement de l’Afrique australe, la SADC, organisation régionale qui regroupe notamment plusieurs États d’Afrique australe et de l’océan Indien. La transition malgache ne concerne donc pas seulement Antananarivo. Elle intervient dans une région déjà attentive aux changements de pouvoir obtenus par la rue ou par l’intervention de l’armée.

La SADC et l’Union africaine observent généralement avec prudence les prises de pouvoir militaires. Elles défendent le principe de l’ordre constitutionnel, tout en devant tenir compte des crises de légitimité qui favorisent les renversements. Le cas malgache rappelle cette difficulté : un gouvernement peut être constitutionnel sur le papier et perdre progressivement sa légitimité sociale ; une junte peut se présenter comme un correctif temporaire tout en risquant de prolonger son installation.

Le document officiel consacré au programme de refondation fixe désormais un cadre pour la transition et les réformes annoncées. La feuille de route publiée par la présidence malgache devra être confrontée à un calendrier précis, à des mécanismes de contrôle et à une participation réelle des forces sociales qui ont déclenché la crise.

La prochaine étape sera donc décisive. Les autorités devront clarifier la durée de la transition, les conditions d’un scrutin crédible et la place de l’armée dans le futur ordre politique. Les militants, eux, devront surmonter leurs divisions sans perdre leur capacité de contrôle citoyen. À Madagascar, la question n’est plus seulement de savoir qui a renversé Andry Rajoelina. Elle est de déterminer si la mobilisation populaire peut encore peser sur le pouvoir qu’elle a contribué à faire naître.