Pour le Lesotho, le défi n’est plus de proclamer l’intérêt de l’intelligence artificielle. Il consiste désormais à disposer de l’électricité, des données, des compétences et de la puissance informatique nécessaires pour en faire un outil utile aux Basotho.

De la politique nationale à la mise en œuvre

Le royaume d’Afrique australe est devenu le premier pays à appliquer le cadre des Nations unies pour les stratégies nationales sur l’IA et les données. Cette démarche vise à aider les gouvernements à passer d’un document d’orientation à un programme concret, avec des responsabilités, des priorités et des moyens identifiés.

L’annonce intervient le 21 septembre 2026, après un atelier organisé à Maseru du 17 au 21 août. Les travaux ont été menés avec le ministère lesothan de l’Information, des Communications, des Sciences, des Technologies et de l’Innovation, ainsi qu’avec plusieurs agences des Nations unies.

Le Lesotho disposait déjà d’une politique nationale sur l’intelligence artificielle, finalisée en août 2026. Le pays possède également un centre de données gouvernemental, des politiques numériques sectorielles et un bureau chargé de la transformation numérique. Ces acquis ne suffisent toutefois pas à garantir une capacité nationale durable.

Un centre de données stocke et traite des informations. Il ne règle pas, à lui seul, les questions de connectivité, d’énergie, de protection des données, de financement ou de formation. C’est précisément sur ces conditions de base que Maseru concentre la prochaine phase de son programme.

La puissance de calcul au cœur de la feuille de route

La première phase de la National Compute Roadmap 2026-2029 doit organiser le développement de la puissance de calcul du pays. Cette notion désigne les équipements et les services nécessaires pour entraîner, faire fonctionner et sécuriser des systèmes d’intelligence artificielle.

La feuille de route doit tenir compte de contraintes très concrètes. Elle devra notamment intégrer les besoins en électricité, en eau, en connectivité, en financement et en ressources humaines. Pour un pays montagneux de près de 2,3 millions d’habitants, le choix des infrastructures devra donc être proportionné à la demande réelle.

Cette prudence est importante. Les infrastructures lourdes coûtent cher et consomment des ressources. Construire avant d’avoir défini les usages risquerait d’immobiliser des capitaux dans des équipements sous-utilisés. Le gouvernement lesothan veut au contraire faire correspondre les investissements aux besoins des administrations, des entreprises et des communautés.

Les discussions ont ainsi porté sur plusieurs secteurs prioritaires : l’agriculture, la santé, l’éducation, la gestion de l’eau et les services publics. Dans ces domaines, l’IA peut contribuer à analyser des données, améliorer la planification ou faciliter l’accès à certains services. Elle ne remplacera cependant ni les agents publics, ni les enseignants, ni les professionnels de santé. Son efficacité dépendra de la qualité des données et de l’organisation des institutions.

Un enjeu de souveraineté et de capacités locales

Pour Maseru, l’objectif n’est pas seulement d’acheter des solutions développées à l’étranger. Il s’agit aussi de renforcer la capacité du pays à comprendre, adapter, contrôler et évaluer les outils utilisés par ses institutions.

Cette ambition pose la question des compétences. Le Lesotho devra former des spécialistes des données, des ingénieurs, des responsables de la cybersécurité, des juristes et des agents publics capables d’encadrer les usages de l’IA. Il devra également créer des passerelles entre l’administration, les universités, les entreprises et la société civile.

La gouvernance des données constitue un autre chantier. Les systèmes d’IA peuvent reproduire les biais présents dans les informations utilisées pour leur apprentissage. Ils peuvent aussi exposer des données personnelles ou produire des décisions difficiles à expliquer. Le cadre national devra donc préciser les règles de responsabilité, de transparence et de protection des citoyens.

Le gouvernement a insisté sur la nécessité de conserver la maîtrise de cette transformation. L’appui international doit fournir une expertise et faciliter la coopération. Il ne doit pas remplacer les priorités définies à Maseru.

Cette ligne a été rappelée lors de l’atelier des Nations unies. Les participants ont réuni des représentants du gouvernement, du secteur privé, du monde universitaire et de la société civile. Des experts venus notamment du Sénégal, de l’Éthiopie et de la Guinée ont partagé leurs expériences. La Banque mondiale, l’Organisation de coopération et de développement économiques ainsi que plusieurs agences onusiennes ont également participé au processus.

Une démarche inscrite dans la dynamique de la SADC

Le projet lesothan s’inscrit dans l’espace de la Communauté de développement de l’Afrique australe, ou SADC. Cette organisation régionale rassemble les pays d’Afrique australe et travaille à rapprocher leurs politiques économiques, numériques et réglementaires.

La stratégie numérique de la SADC mentionne la puissance de calcul, l’analyse des données et l’intelligence artificielle parmi les technologies susceptibles d’améliorer l’action publique et l’intégration régionale. Pour le Lesotho, cette dimension peut favoriser le partage d’expertise, l’interopérabilité des systèmes et des projets communs avec ses voisins.

La coopération régionale pourrait aussi réduire certains coûts. Tous les pays de la SADC ne peuvent pas financer seuls des infrastructures informatiques avancées. Des services mutualisés, des formations communes ou des standards partagés pourraient limiter les écarts entre les économies les plus équipées et les pays disposant de moyens plus réduits.

De Maseru à l’agenda continental

La démarche du Lesotho rejoint la stratégie continentale de l’Union africaine sur l’intelligence artificielle, adoptée en 2024. Ce document présente l’IA comme un levier de développement, tout en appelant à des usages responsables, inclusifs et adaptés aux priorités africaines.

Le cas lesothan illustre une difficulté commune au continent : élaborer une stratégie est plus rapide que construire les capacités nécessaires à son application. L’accès à l’électricité, aux réseaux, aux données fiables et aux compétences reste déterminant. La question n’est donc pas seulement de savoir quels outils acheter, mais quelles institutions et quels savoir-faire développer.

La prochaine étape sera l’exécution de la première phase de la feuille de route 2026-2029. Il faudra observer les financements mobilisés, les secteurs retenus, les mécanismes de suivi et la place accordée aux acteurs locaux. Pour les Basotho, la réussite du programme se mesurera moins au nombre de machines installées qu’à l’amélioration concrète des services et des opportunités économiques.