À Benghazi, le sucre devient un test grandeur nature pour la diversification de l’économie libyenne. Le projet de l’entreprise Julyana Sugar Company veut installer une capacité industrielle suffisante pour alimenter le marché national, tout en ouvrant une porte vers les échanges régionaux.

Une usine pensée depuis le port de Benghazi

Julyana Sugar Company a signé, en septembre 2026, un contrat avec l’entreprise allemande Braunschweigische Maschinenbauanstalt AG, connue sous le nom de BMA, pour construire une unité sucrière intégrée dans la zone de Julyana, à Benghazi.

Le site doit atteindre une capacité minimale de 2 500 tonnes par jour. À plein régime et sur une année complète, cela représenterait une capacité théorique d’environ 912 500 tonnes. Ce chiffre décrit le potentiel industriel de l’usine. Il ne constitue pas encore une prévision de production effective.

Le calendrier annoncé prévoit jusqu’à 24 mois pour la réalisation et la mise en service de l’installation. Le contrat a été signé par Mohamed Ben Attia, président du conseil d’administration de Julyana Sugar Company, et Uwe Altena, dirigeant de BMA. BMA présente le projet de Benghazi comme une infrastructure destinée à renforcer la transformation agroalimentaire et le transfert de compétences industrielles en Libye.

La localisation n’est pas anodine. La zone franche de Julyana se trouve près du port commercial de Benghazi, l’un des principaux points logistiques de l’est libyen. Cette proximité peut faciliter l’arrivée du sucre brut, l’acheminement des équipements et, à terme, l’expédition d’une éventuelle production excédentaire.

Les informations publiques ne précisent cependant ni le montant de l’investissement, ni le montage financier, ni la date exacte du démarrage des travaux. Ces éléments seront déterminants pour mesurer la solidité du projet au-delà de l’annonce contractuelle.

Réduire une dépendance presque entièrement tournée vers l’importation

La Libye ne dispose pas actuellement d’une filière sucrière industrielle opérationnelle capable de couvrir sa consommation. Elle s’approvisionne donc sur les marchés extérieurs, comme elle le fait pour une large partie de ses produits alimentaires.

Les estimations disponibles donnent toutefois des résultats différents selon les méthodes et les catégories retenues. Le Département de l’Agriculture des États-Unis évoquait environ 662 000 tonnes d’importations de sucre pour 2024. Des données issues de FAOSTAT, reprises dans une compilation commerciale, évaluent les importations de sucre raffiné à près de 678 500 tonnes la même année, pour une valeur d’environ 468 millions de dollars.

Ces écarts ne remettent pas en cause la tendance principale : la demande libyenne est importante et l’offre nationale reste très limitée. Le niveau de consommation par habitant, estimé à environ 31,5 kilogrammes par an dans les données citées par le dossier, figure parmi les plus élevés du continent africain.

Pour les importateurs et les distributeurs, une production locale pourrait réduire l’exposition aux coûts du fret, aux retards portuaires et aux variations des cours internationaux. Pour les consommateurs, l’effet serait moins automatique. Une usine ne garantit pas, à elle seule, une baisse des prix. Celle-ci dépendra du coût de l’énergie, du financement, de la logistique intérieure et des conditions de distribution.

La question de la matière première restera également centrale. La future unité devrait d’abord transformer du sucre brut importé. La Libye ne possède pas encore une production agricole de canne à sucre ou de betterave suffisamment développée pour alimenter une telle installation.

Un projet industriel dans une économie encore dominée par les hydrocarbures

Le projet intervient dans une économie où les hydrocarbures fournissent l’essentiel des recettes extérieures. Cette spécialisation a permis à la Libye d’importer une grande partie de ses biens de consommation. Elle a aussi limité le développement d’industries capables de transformer localement les produits et de créer des chaînes de valeur durables.

Le défi est particulièrement complexe dans un pays au climat aride, où les terres agricoles et les ressources en eau sont concentrées dans des espaces restreints. La production de sucre à partir de cultures locales demanderait donc des investissements distincts dans l’irrigation, la recherche agronomique, le stockage et le transport.

La raffinerie peut néanmoins servir de première étape. Elle pourrait créer des emplois techniques, former des opérateurs et stimuler des activités annexes : maintenance, emballage, transport, contrôle qualité et entreposage. L’enjeu dépasse ainsi le seul produit vendu dans les magasins. Il concerne la capacité de Benghazi à accueillir une industrie agroalimentaire structurée.

Les bénéfices ne seront toutefois pas répartis de manière uniforme. Les emplois directs profiteront d’abord aux travailleurs qualifiés et aux entreprises proches du site. Les commerçants et les ménages des régions éloignées dépendront toujours du réseau de distribution. Dans l’économie informelle, très présente en Libye, l’impact dépendra aussi de la capacité du projet à intégrer les petits transporteurs et les détaillants.

De Benghazi vers les marchés nord-africains

Julyana Sugar Company affirme viser d’abord le marché libyen, avant d’envisager les débouchés régionaux et internationaux. Cette ambition doit être replacée dans l’espace nord-africain, où la concurrence industrielle est déjà forte et où les flux commerciaux reposent sur des infrastructures portuaires, des normes sanitaires et des accords douaniers.

La Libye appartient à l’Union du Maghreb arabe, organisation régionale créée pour favoriser la coopération entre les pays du Maghreb. Cette structure reste toutefois peu active sur le plan de l’intégration économique. Dans la pratique, les débouchés dépendront donc surtout des accords bilatéraux, des coûts de transport et de la stabilité des corridors commerciaux.

La position de Benghazi peut néanmoins offrir un avantage vers la Méditerranée orientale et certains marchés africains. La réussite commerciale exigera une qualité constante, des volumes réguliers et une logistique fiable. Elle dépendra aussi de la capacité des autorités libyennes à harmoniser les procédures entre les institutions qui administrent les différentes zones du pays.

Le projet arrive dans un contexte national encore marqué par la division politique et institutionnelle. La Libye dispose de deux principaux pôles de pouvoir rivaux, même si les administrations et les acteurs économiques continuent de faire avancer certains projets localisés. Pour une infrastructure industrielle lourde, la sécurité du site, l’accès à l’électricité, la disponibilité des devises et la continuité administrative seront aussi importants que la technologie importée.

La prochaine étape sera donc concrète : lancement effectif du chantier, confirmation du financement, installation des équipements et recrutement des équipes. Si ces étapes sont franchies, l’usine de Julyana pourrait devenir un exemple de transformation locale d’un produit jusqu’ici presque entièrement acheté à l’étranger. Dans le cas contraire, elle restera une annonce industrielle de plus dans une économie où la diversification demeure un objectif, mais pas encore une réalité pleinement installée.

Le suivi du projet par Libya Herald confirme la capacité annoncée de 2 500 tonnes par jour et le délai maximal de 24 mois. Le communiqué de BMA précise, de son côté, les objectifs industriels affichés : production locale, emplois qualifiés et transfert de savoir-faire.