À Port-Louis, le dossier des Chagos revient au centre des rapports de force entre Londres et Washington. L’accord signé en mai 2025 devait reconnaître la souveraineté de Maurice sur l’archipel, tout en maintenant la base militaire américano-britannique de Diego Garcia. Mais l’opposition persistante de Donald Trump complique désormais sa mise en œuvre.
Un accord conclu, mais toujours pas pleinement appliqué
Le Royaume-Uni et Maurice ont signé leur accord sur l’archipel des Chagos le 22 mai 2025. Le texte prévoit le transfert de souveraineté à Maurice. En parallèle, Londres doit conserver un droit d’usage de Diego Garcia pendant 99 ans, afin de permettre la continuité des activités militaires britanniques et américaines.
Diego Garcia est la plus grande île des Chagos. Sa position, au centre de l’océan Indien, en fait un point d’appui pour les opérations aériennes, navales et logistiques des États-Unis et du Royaume-Uni. L’accord prévoit donc le maintien de la base, malgré la reconnaissance de la souveraineté mauricienne sur l’ensemble de l’archipel.
Le gouvernement britannique présente ce compromis comme une manière de sécuriser l’avenir de la base et de régler un contentieux colonial ancien. Les autorités mauriciennes y voient, de leur côté, une étape majeure de la décolonisation et de la restauration de leur intégrité territoriale.
Le texte doit toutefois encore franchir plusieurs étapes politiques et juridiques au Royaume-Uni. Sa ratification n’est pas achevée. Des négociations restent également nécessaires avec Washington autour des modalités militaires et financières liées à Diego Garcia.
La pression américaine change la trajectoire du dossier
Donald Trump avait d’abord semblé disposé à accepter le principe de l’accord. Depuis janvier 2026, le président américain critique cependant ouvertement le projet. Il estime que le transfert de souveraineté pourrait fragiliser la sécurité de la base et créer une incertitude autour d’une installation jugée stratégique par le Pentagone.
Cette position a placé le gouvernement britannique devant une difficulté concrète. Londres est signataire de l’accord avec Maurice, mais la base de Diego Garcia fonctionne dans le cadre d’une coopération militaire étroite avec les États-Unis. Sans accord américain sur les garanties opérationnelles, la mise en œuvre du traité devient politiquement et militairement plus complexe.
En avril 2026, le Royaume-Uni a mis le processus parlementaire en attente. Le gouvernement a expliqué que le calendrier législatif ne permettait plus de faire adopter le texte avant la fin de la session parlementaire. Cette suspension n’équivaut pas nécessairement à l’abandon de l’accord. Elle traduit cependant l’absence de feu vert définitif de Washington.
Les déclarations britanniques récentes évoquent désormais la recherche d’un « compromis » entre les parties. Le ministre de la Défense Wes Streeting a reconnu que l’accord, dans sa forme actuelle, ne pouvait pas avancer sans le soutien des États-Unis. Cette formulation ouvre la voie à une renégociation des garanties liées à la base, aux modalités du bail ou au dispositif de sécurité autour de Diego Garcia.
Pour Maurice, un enjeu de souveraineté et de réparation
À Maurice, le dossier ne se réduit pas à une négociation militaire. L’archipel a été séparé de la colonie mauricienne par le Royaume-Uni en 1965, avant l’indépendance de Maurice en 1968. Les habitants chagossiens ont ensuite été expulsés de leurs îles dans les années 1960 et 1970 pour permettre l’installation de la base de Diego Garcia.
La question concerne donc trois dimensions liées : la souveraineté de Maurice, le droit au retour des Chagossiens et la continuité des activités militaires étrangères. Le gouvernement mauricien doit défendre ses intérêts dans les discussions avec Londres et Washington, tout en tenant compte des attentes de la communauté chagossienne.
Les autorités de Port-Louis ont régulièrement rappelé que leur revendication s’appuie sur plusieurs décisions et avis internationaux. En 2019, la Cour internationale de justice a estimé que l’administration britannique des Chagos devait prendre fin aussi rapidement que possible. En 2021, le Tribunal international du droit de la mer a également reconnu la souveraineté de Maurice sur l’archipel dans le cadre du contentieux examiné.
Ces décisions ne règlent pas automatiquement la question de la base. Elles renforcent néanmoins la position juridique de Maurice. Elles rendent aussi plus difficile le maintien indéfini d’un statut territorial hérité de la période coloniale.
Le gouvernement mauricien devra par ailleurs mesurer l’impact économique du blocage. L’accord prévoit un dispositif financier lié à la présence militaire et à l’utilisation de Diego Garcia. Un retard prolongé pourrait repousser les versements attendus et retarder les projets associés au développement de l’archipel, à la protection de son environnement marin et à la mémoire des populations déplacées.
Un dossier qui dépasse les relations Londres-Washington
Le bras de fer intervient dans un contexte de rivalité accrue dans l’océan Indien. La région relie les routes commerciales entre l’Afrique, le Moyen-Orient et l’Asie. Elle concentre aussi des enjeux de surveillance maritime, d’accès aux ressources et de projection militaire.
Pour les États-Unis, Diego Garcia offre une infrastructure éloignée des principales zones de tension du Moyen-Orient et de l’Asie. Pour le Royaume-Uni, la base représente l’un de ses principaux points d’ancrage militaires à l’est de Suez. Pour Maurice, l’enjeu est différent : il s’agit de faire reconnaître une souveraineté contestée depuis plusieurs décennies, sans remettre en cause la stabilité régionale.
Le dossier concerne également la crédibilité des principes défendus par les organisations internationales. Si la reconnaissance de la souveraineté mauricienne reste suspendue aux objections d’une puissance militaire extérieure, plusieurs États africains pourraient y voir la persistance de rapports de force hérités de la décolonisation.
Maurice est membre de la Communauté de développement de l’Afrique australe, la SADC, organisation régionale qui rassemble des pays d’Afrique australe autour de la coopération politique et économique. Même si le contentieux se joue principalement avec Londres et Washington, son évolution intéresse donc directement l’espace régional de l’océan Indien et de l’Afrique australe.
La prochaine étape sera décisive
Le point central sera de savoir si Londres cherchera à modifier le contenu de l’accord ou seulement à obtenir des garanties supplémentaires pour les États-Unis. Une révision substantielle pourrait relancer les discussions, mais elle risquerait aussi de retarder la reconnaissance effective de la souveraineté mauricienne.
Le gouvernement de Port-Louis devra, de son côté, préserver l’équilibre entre fermeté juridique et négociation pratique. Les autorités mauriciennes ont intérêt à maintenir le soutien international acquis au fil des procédures judiciaires, tout en évitant que la question de Diego Garcia ne fasse disparaître celle des Chagossiens.
Le dossier des Chagos restera donc un test pour trois acteurs. Pour le Royaume-Uni, il mesure la marge de manœuvre de sa politique étrangère face à Washington. Pour les États-Unis, il pose la question de la sécurité d’une base stratégique. Pour Maurice, il s’agit de transformer une reconnaissance de principe en souveraineté effectivement exercée.